« Ça va Lieutenant ? – Moyen, j’ai du mal à croire qu’on est en France« . Réponse cinglante du lieutenant de police Bastien Miler à sa subordonnée Érika Loris, découvrant avec stupéfaction les réalités innommables de la « jungle » de Calais. Tous ces personnages, dont les destins se croisent, prennent vie dans Entre deux mondes, le dernier roman de l’écrivain et scénariste français, Olivier Norek, ancien lieutenant de police à la section des enquêtes et recherches du SDPJ de Seine-Saint-Denis.

Cet habitant de Pantin n’en est pas à son premier tir dans le genre du polar, il a déjà à son actif une trilogie policière, se déroulant la plupart du temps dans son laboratoire à idées préféré : le 93. Pourtant, cette fois-ci, l’auteur quitte les grandes tours en béton pour se plonger corps et âme dans les vastes forêts calaisiennes. Un choix délibérément politique et audacieux au vu de l’actualité brûlante qui touche le plus grand bidonville de France.

De la littérature engagée ?

Dès les premières lignes, Norek nous prend aux tripes. Les scènes qui sont décrites dans ce polar réaliste sont saisissantes tant elles sont brutales. L’auteur nous empoigne pour effectuer cette tâche ingrate à laquelle il s’est adonné, regarder cette inhumanité en face, sans s’y détourner. L’atmosphère constante tout au long de l’histoire dérange, bouscule, elle représente l’exil volontaire et cette bataille acharnée pour survivre, comme on peut le voir au travers du personnage d’Adam, rescapé du régime syrien. L’homme est touchant par son implication à sauver sa famille, délaissant les illusions d’une structure politique en déliquescence, il s’attache désormais uniquement à ce qui est essentiel. On peut donc facilement entrer dans sa psyché par l’intermédiaire du narrateur, comprendre ses motivations, et donc s’identifier à lui.

Le style lié à l’écriture du roman est très axé sur l’action et sur ce qui est essentiel, ce qui frappe et s’imprègne facilement, l’impression d’un rapport de police s’étalant de pages en pages, voulant que l’information soit bien digérée par le lecteur, car l’objectif cimenté dans ce bal des horreurs est de témoigner de ce qui se passe dans un lieu habituellement hermétique à toute enquête policière approfondie. Norek est dans la quintessence de la philosophie de la littérature sartrienne, nommer les choses pour leur donner un lieu d’être pour autrui. Alors est-on face à de la littérature engagée ? La réponse est bien plus complexe qu’il n’y paraît à la lecture de ce livre, car au final, s’il est clair que Norek cherche à sensibiliser, il n’en reste pas moins que la neutralité reste la colonne vertébrale de ce récit, en témoignent les différents dilemmes moraux incarnés dans les dialogues :

– « Tout ces migrants, là, c’est comme s’ils fuyaient un assassin en série, qu’ils frappaient à notre porte et que nous, on faisait semblant de ne pas entendre »

– « Si on ouvre, 10 000 autres se présenteront. Je sais, mathématiquement, ça tient, mais humainement, ça bloque toujours »

L’indifférence, le véritable crime de l’histoire

Ce qui est étonnant à noter est la parfaite symétrie dont procède le récit de Norek et comment ses deux mondes vont rentrer en collision. L’histoire ne se perd pas en fioritures, elle tisse la toile de la trame de telle façon à ce que ses connivences puissent être utilisées à bon escient. Les deux protagonistes sont flics, se déplacent pour leur famille et pour leurs besoins, ont un sens aigu de la morale et de la justice, partagent avec cynisme une même vision quant à la nature humaine et ses motivations. La clé Kilani est le point d’ancrage de l’histoire, prétextant la rencontre des deux destins, faisant le pont entre les deux policiers.

Le dénouement laisse pantois, annexant les fins heureuses au compte de fées, jonchant avec finesse les territoires inconnus de la « jungle », laissant le soin à l’imagination et à l’émotion de prendre le pas sur la raison. Olivier Norek désigne avec intensité le véritable crime de cette histoire : l’indifférence, l’indifférence des autorités, l’indifférence des forces de l’ordre, l’indifférence face à cette nuée de visages traversant la Méditerranée et risquant leur vie pour se réapproprier une dignité enterrée dans les pays qu’ils ont fui.

Jimmy SAINT-LOUIS

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