République, 15h30. Estas Tonne, guitariste gitan, chapeau posé sur ses cheveux longs, rejoint Zou devant l’une des correspondances du métro. Serein, il se met à l’aise et s’apprête à nous faire partager son dernier album, « Bohemian Skies ». Zou, qui a tout quitté il y a six ans pour se consacrer à la musique, attend le feu vert assis sur son cajón (instrument de percussion, il s’agit d’une « caisse en bois »). Grande baraque au crâne rasé et à la gouaille communicative, ce batteur professionnel et percussionniste se plaît dans des univers différents, et aujourd’hui il se plonge dans le « roots gypsy ».

Estas déplie son étui à guitare, allume un bâton d’encens, le fixe sur ses cordes, accorde son instrument. Clins d’œil échangés. C’est parti ! Dès les premières secondes, quelques regards curieux, impressionnés, enjoués. Certains restent en retrait, d’autres jouent la proximité. Une mère de famille sort son porte-monnaie. Le chapeau se rempli rapidement. Des touristes se tordent le cou pour voir d’où provient cette musique inhabituelle.

Le duo de choc semble décidé à marquer les esprits. Le rythme se déchaîne, certains resteront jusqu’à la fin de la représentation. Une mère s’arrête avec deux enfants qui viennent de finir l’école. Emerveillés comme leur première fois à Disney, ils sautillent au rythme des percussions. Les gens vont et viennent, osent un regard, font demi-tour et mettent une pièce discrètement dans le chapeau. Parfois elle tombe à côté.

Des sourires se dessinent. Une femme restera une demi-heure, un sac de courses dans chaque bras. Deux SDF dansent de manière frénétique et désarticulée. Une bière à la main, un troisième s’est installé dans son carton pour profiter du spectacle. Le regard nostalgique, un homme au visage marqué par les excès, sourit tristement, balançant timidement sa tête. Un père de famille filme la scène pour en faire profiter ses enfants à son retour. Un caniche s’affole dans les bras de sa vieille maîtresse. Une heure plus tard, un homme se met à gesticuler, faisant tourner sa béquille au-dessus de sa tête, le sourire béat. Essayant d’attirer l’attention, il pousse des cris, rit bruyamment. Une fille s’est posée en évidence près d’Estas. Pose lascive et regard langoureux, elle ne quitte pas le guitariste des yeux. Faut dire qu’il a un sacré charisme. Elle vient lui glisser quelques mots à chaque pause. Ses cheveux courts encadrent son visage de petite fille qui semble se forcer à verser une larme, comme une lolita qui aurait pris un rateau.

C’est bien connu, les lycéennes raffolent des guitaristes. Plutôt intéressant dans un carnet d’adresses. De leur côté, notre duo semble dans un autre monde, donne le meilleur en étant conscient qu’il n’y aura pas forcément de réciprocité. C’est comme ça. 16 heures. On souffle un peu. Un vieux monsieur aide Estas à allumer un ultime bâton d’encens. Les hommes rentrent du travail, s’alignent le long des murs avec une once de jalousie dans le regard. Les femmes sont conquises. Et puis il y a celles qui sont trop pressées pour voir.

Ceux gênés par le brouhaha alors qu’ils téléphonent à leur femme en leur faisant croire qu’ils sont toujours au boulot ; les enfants obnubilés par une musique qu’ils n’entendront que furtivement, le bras tiré par une nounou en retard complètement paniquée. Quelques «bravos» au milieu des applaudissements, un espoir que ça ne s’arrête jamais. 18h50. «La dernière ! », annonce Estas, catégorique, au percussionniste. Une énergie aussi intacte qu’au début. Zou se déchaîne, son instrument résonne comme des battements de cœur. Il semble ne jamais vouloir s’arrêter. Le public acclame. La musique s’arrête. « Encore ! », crie un vieil homme. Zou invite le troubadour gitan à jouer un ultime titre.

Aude Duval

http://www.youtube.com/watch?v=ZOUnUQiIHhw

Articles liés

  • « Freda » : Ôde à la résistance haïtienne et féminine

    Présenté dans la catégorie Un Certain Regard et deuxième film haïtien à être présenté au festival de Cannes depuis 1993, Freda est un film important et immersif sur la jeunesse féminine haïtienne telle qu’elle est. Analyse et interview de la réalisatrice Gessica Généus.

    Par Farah El Amraoui
    Le 18/10/2021
  • « Reconnaître le 17 octobre 1961 c’est reconnaître les autres combats contre un système d’impunité »

    Le massacre des Algériens le 17 octobre 1961 n'est toujours pas reconnu comme un crime d'État. Malgré les déclarations d'Emmanuel Macron, la France ne se considère toujours pas responsable d'une des pages les plus sombres de l'histoire coloniale. Fabrice Riceputi, historien, revient sur cette nuit sanglante et rappelle les enjeux d'une reconnaissance encore loin d'être gagnée. Entretien.

    Par Amina Lahmar
    Le 17/10/2021
  • 007 : les femmes ne sont pas qu’un matricule

    Sorti cette semaine, Mourir peut attendre est le 25ème opus de la série James Bond. Le dernier avec Daniel Craig dans le rôle éponyme d'une série qui a alimenté la polémique sur les questions de représentation ethnique et de genre. Félix Mubenga a vu le film, et salue la place des héroïnes jouées par Lashana Lynch et Ana De Armas. Critique.

    Par Félix Mubenga
    Le 07/10/2021