Fermez les yeux, même les moins de 18 ans. Vous êtes dans un hammam. Les femmes sont nues sous leurs serviettes trempées. Des perles de sueur roulent sur les corps exaltés. Il fait chaud. Leurs cons suffoquent et leurs mains miment des gestes si naturels. L’une raconte. Les autres écoutent, ébahies. Envahies sous les détails excitants de la conteuse.

Fermez les yeux, même les plus de 18 ans. La cocotte frémit sous le feu brulant. Tss-tss-tss, elle grince. Les grains de couscous coulent sous leurs doigts de mégères. L’une prend un poireau qu’il fourre dans la marmite, des carottes s’y engouffrent. Elle dit, à son mari, sur le pas de la porte : « Prends un concombre, au marché. » Il dit qu’il en a déjà un.

« Quand j’étais gamine, je ne comprenais pas les allusions érotiques, cachées derrière des métaphores. Ça se passait dans les espaces exclusivement féminins, comme les hammams ou les cuisines. Là-bas, ce genre de discussions a toujours existé », dit Latifa, une ex-journaliste algérienne en visite au Maghreb des livres. Nora Aceval, auteur des « Contes libertins du Maghreb » (éd. Al Manar), sourit devant de tels propos. Elle confirme : « Oui, c’est vrai. » Des lunettes encadrent son minois légèrement maquillé. Ses cheveux luisent les lampes crachant leur lumière des hauts plafonds de la Cité. Son cou est magnifié par un col en fourrure noué par un fil de soie noir.

Nora Aceval ne rougit pas du sujet qu’elle aborde. Sourire béat sur son visage, elle affirme : « J’adore la littérature érotique. C’est la littérature de l’amour. Celle qui fait marcher le monde. » L’écrivain est messager entre les femmes des hauts-plateaux algériens qui content ces histoires libertines et le lecteur envoûté. « Elles savent que je les raconte à mon tour, mais elles ne veulent pas que j’écrive leurs prénoms, c’est tout. » Nora Aceval est une infiltrée au pays des histoires licencieuses.

« Mais faut souligner que derrière ces contes libertins, il y a une forte critique sociale », clame Leïla Sebbar, écrivain algérien si loin du genre libertin. Et elle dit : « C’est, en effet, une critique très forte de la domination masculine sur les femmes. » Mais le cul pour le cul, on refuse catégoriquement sur les bancs de la Cité. « Si c’est de l’érotisme qui se frotte à la pornographie, non merci », tranche Sebbar.

Akli Tadjer passe dans le coin. « Moi, dans mes bouquins, il y a des histoires de cul. C’est bien, non ? » Bandantes, sans doute. « Sauf qu’au Maghreb, normalement, les contes libertins se dissimulent derrière des allusions et des symboles : tout n’est pas direct », souligne Nora Aceval. Evidemment, on imagine difficilement une mémé de 83 ans raconter une histoire en mimant un orgasme.

Mehdi Meklat et Badroudine Said Abdallah

Paru le 7 février 2010, à l’occasion du Maghreb des livres, à la Cité nationale de l’histoire de l’immigration.

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