L’idée selon laquelle les jeunes ne liraient plus, n’a peut être jamais été aussi répandue. A l’heure des jeux vidéos, des tablettes et autres nouvelles technologies, les enfants se sont-ils détournés du livre ? Plus ou moins qu’avant ? Dalal est allée enquêter à la sortie des cours.

Sortie d’un collège parisien. J’aborde un groupe de filles qui semblent pressées de rentrer chez elles. Une fille brune attire mon attention. Elle ne doit pas dépasser la quinzaine d’années. Elle ne décroche pas son nez du téléphone, absorbée par une conversation qui semble nettement plus intéressante que ce qui se passe autour d’elle. Sous le regard attentif de ses amies je me dirige vers elle pour l’interroger, elle me répond du tac au tac : « Ce que je fais de mon temps libre ? Et bien, par où commencer ? Déjà, je me connecte pratiquement tout le temps sur Facebook et Instagram. Je veux toujours être à jour, savoir ce qu’il se passe dans la vie de mes amis, commenter des statuts, lire les dernières nouveautés. À part ça, et bien, je sors avec mes copines et j’aime surtout passer du temps avec mon petit copain ! Mais j’avoue qu’on ne fait rien de spécial, vraiment, on traîne, on cherche quoi faire la plupart du temps, et quand on finit par se décider il est l’heure de rentrer ».

Pendant ce laps de temps, des petits curieux se sont rassemblés autour de nous pour mieux écouter la discussion. J’aborde alors Mathilde, qui semble un peu plus jeune, tenue vestimentaire simple : jean, haut manche longue et veste en cuir. D’un autre côté, vu le temps qu’il fait, j’ai l’impression que plus les années passent, plus les jeunes sont immunisés contre le froid. Je me jette à l’eau et je commence à lui poser des questions. La réponse ne se fait pas attendre : « En dehors des cours, je vais souvent à mes cours de danse. C’est ma passion ! Sinon, je regarde souvent la télévision, je pense même que je perds un temps fou à regarder des télé-réalités qui peuvent paraître stupides, mais qui réussissent à me divertir après une longue journée de travail. À part ça, j’écoute de la musique, j’aime bien suivre des séries et je vois beaucoup mes amis ».

J’aborde ensuite un ado, Antoine, 13 ans, : « Quand je n’ai rien à faire de spécial je joue à la console, je viens justement d’acheter un jeu vidéo qui m’a l’air pas mal et que je compte finir en très peu de temps ! Sinon, je joue au football. En fait, le plus souvent je joue au football. Je joue avec mes potes, soit dans un club soit à la maison, quand je les invite ou qu’ils m’invitent, mais le plus souvent c’est à l’école ».

« A l’époque de nos parents, il n’y avait que ça »

À contrecœur je me pose alors la question que je souhaitais évite de me poser : Et la lecture dans tout ça ? Les jeunes n’ayant pas bougés d’un pouce, je leur pose de nouvelles questions, mais sur un sujet plus délicat. La première semble un peu plus intéressée par ma question que par le monde environnant. Cela me semble presque flatteur : « Je n’aime pas lire du tout. Tout simplement parce que je n’ai jamais trouvé ça intéressant, ça ne m’a jamais attiré. J’ai déjà essayé, j’ai lu pas mal de romans policiers, ceux d’Agatha Christie par exemple, et j’avoue que ça me plaisait bien, mais sans plus. Maintenant il y a les films en DVD, la télévision, le téléphone, les consoles, tellement de choses pour se divertir et passer le temps ! A l’époque de nos parents, il n’y avait que ça. La lecture était la seule option, ils finissaient par se résigner à lire, qu’ils aiment ça ou non. Ce n’est plus la même chose, on a le choix ! C’est pourquoi je me dis que quitte à suivre une histoire je préfère avoir des images et des sons au lieu de me casser la tête à imaginer les personnages et les scènes ».

Autant de franchise m’étonne. Je tente donc une nouvelle approche en posant les mêmes questions aux deux autres interlocuteurs. Mathilde, me répond le plus naturellement du monde : « Oui, j’aime bien lire, parce que je découvre de nouvelles histoires, et que ça me permet de me cultiver. La lecture me permet de combler les moments d’ennui, mais ce n’est pas une chose que j’aime faire souvent. » Et c’est ainsi qu’on en vint à parler des derniers livres qu’elle a lu et de ses impressions quant à l’univers de la lecture: « Le dernier livre que j’ai lu parle des ravages causés par une mauvaise rencontre et de mauvaises fréquentations. J’ai pris ce livre de la bibliothèque de mon collège. C’est comme une leçon de vie pour moi, ça me montre que certains actes sont irrévocables, comme le fait de tomber dans le cercle vicieux de la drogue et toutes ces choses dont peu de personnes réussissent à sortir ».

« Mais tu sais, poursuit-elle, même si quelques livres m’ont plu, je pense que je serais plus déçue qu’autre chose si on m’en offrait un pour mon anniversaire. Surtout si c’est de la part de mes parents, parce qu’ils sont censés être ceux qui me connaissent mieux que personne au monde ! Je m’attendrais plutôt à recevoir de nouvelles pointes ou un juste haut corps. Après si c’est une copine que je ne connais pas trop, je m’en fiche. Par contre, qu’on soit d’accord, je préfère de loin les romans, les BD me font mal à la tête, il y a trop d’images, cela va m’obliger à voir l’histoire telle que l’auteur l’a imaginée et non comme moi je l’aurai imaginé au fil des pages, parce que j’aime bien créer moi-même les têtes des personnages, les lieux, les décors… ».

« La tablette me fait mal à la tête »

Antoine enchaîne : « Si j’aime lire ? Euh, pour être franc ça dépend, je lis plutôt les romans qui me sont imposés parce que préfère de loin les mangas ! Je ne sais pas comment l’expliquer, je trouve ça plus distrayant que le reste. C’est surtout parce que c’est du fantastique en général, et qu’avec les images je peux entrer dans l’histoire, mieux imaginer les scènes ». Pour les laisser partir le plus rapidement possible, je clos la discussion en abordant un dernier point crucial, qui allie à la fois le monde du livre et la technologie : la lecture sur une tablette. Mathilde s’empresse de donner son avis : « Je préfère lire sur un support papier sans aucun doute ! La tablette me fait mal à la tête, il y a trop de luminosité. J’ai déjà essayé sur mon portable, mais je n’ai pas aimé, je préfère tenir un livre à la main, et j’aime bien avoir la satisfaction de tourner moi-même la dernière page, lire le dernier mot qui va clôturer toutes ces heures de lectures, avant de fermer ce livre qui m’a accompagné pendant un moment ».

Une maman, parent d’élève modèle, veut me donner son opinion sur la question : « De leur temps libre, mes deux enfants ont des activités extrascolaires. L’une pratique la danse, le jazz moderne  et mon petit garçon a commencé la guitare. Cela leur permet de mieux s’épanouir, d’être plus attentifs en classe et de mieux se concentrer durant les heures d’études. À côté de ça, lorsqu’ils ne trouvent rien à faire, c’est internet, les jeux vidéos, comme tous les jeunes, mais très peu de lecture, presque pas ! Sauf s’ils sont obligés, ce sont des livres imposés par l’école, qu’ils doivent lire absolument pour qu’ils puissent en discuter en classe. Je ne suis pas contre toutes ces heures passées devant la télévision ou la console, mais à petite dose. Il est indéniable qu’ils peuvent apprendre à avoir l’esprit vif, parce que pour faire ce genre de jeux de nos jours ce n’est pas évident. Par contre, il ne faut pas que ce soit excessif, et que si ça passe avant tout le reste, cela deviendra maladif et ils se retrouvent accros. Le dernier livre que mon garçon a lu a été imposé par l’école, quel dommage ! Les choses ont énormément changé, du temps de mon enfance nous n’avions pas ces jeux, on ne faisait que lire, et énormément. J’aimerai que mes enfants commencent à lire un peu plus, parce que je me dis que la lecture est bénéfique. Pas sur le coup, mais pour leur avenir. Quand on est jeune on est comme une éponge : on absorbe plusieurs idées, tournures, phrases sans s’en rendre compte et quand on grandit on ressort tout. En ce qui me concerne, mes parents ne m’imposaient pas de lire, c’était par choix. Et bien sûr il y avait des livres que je lisais imposé par l’école, ces éternels classiques auxquels on ne peut pas échapper ! »

Dalal Jaïdi

 

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