Dix ans après le succès de Kiffe kiffe demain, l’écrivaine Faïza Guène revient avec un nouveau roman social sur l’hérédité des valeurs familiales,  Un homme ça ne pleure pas. Rencontre.

C’est presque un jeu des sept familles réinventé. Chez les Chennoun, cela pourrait ressembler à un choix entre la fille rebelle, la fille respectueuse des traditions, le fils unique adepte de l’entre-deux, la mère étouffante et le père bricoleur. Cette lignée tumultueuse s’ébroue dans l’univers de Faïza Guène dans son quatrième roman, Un homme ça ne pleure pas. L’auteure dépeint une famille d’origine algérienne comme il en existe tant en France. Leur vie à Nice est plutôt paisible, tout juste est-elle animée par les crises grandiloquentes de Djamila, la mère, drama queen en chef. Tout allait bien jusqu’à « l’attentat familial » le 11 septembre 2001. Dounia, la fille aînée étudiante brillante en droit, animée de fortes velléités d’indépendance quitte la maison pour vivre sa vie avec un certain Daniel, loin de sa famille pas assez bien pour elle, pas assez française, trop musulmane. Depuis petite, Dounia a toujours rêvé d’être une autre, ressembler à son amie Julie Guérin.

Ce drame posé, l’auteure brode avec finesse et talent autour du thème de la transmission. Chacun des lecteurs est amené à s’interroger sur son positionnement vis-à-vis de son éducation. Attablée dans un café, Faïza Guène nous dit ne pas se souvenir précisément de la genèse du roman mais nous dit avoir eu envie de décrire « deux sœurs qui prennent deux chemins différents. L’idée de faire raconter l’histoire par un frère observateur est venu après. Un garçon ne peut pas prendre partie, il est plus neutre. « Ce « Bayrou de la famille » cherche la voie du milieu. Volontairement, elle a construit « trois parcours emblématiques. Ce sont des archétypes mais ils ne sont pas caricaturaux, ces personnages existent dans plusieurs familles. Les deux chemins devaient être radicaux« .

Si Dounia envoie valser sans scrupules ou presque sa famille, Mina la petite sœur embrasse un chemin de vie bien plus conforme aux desiderata parentaux. Elle se marie sans faire de vagues, elle est aide-soignante dans une maison de retraite. Mina ne fait aucune concession. D’ailleurs elle interdit à ses enfants de lire Les aventures de Babar, trop colonialiste à son goût. En substance explique-t-elle, Babar a beau porter un costume et parler, il reste un éléphant aux yeux des hommes. C’est ce que Faïza Guène appelle le syndrome de Babar. « Elle a compris qu’elle n’assumerait pas de trahir ses valeurs pour être ramenée au point de départ de toute façon. Elle accepte ce qu’elle est, elle ne tolère pas de compromissions. Entre les deux sœurs, on a l’impression que Dounia est la femme forte, en vérité c’est l’inverse. Dounia a la faiblesse de croire qu’il faut qu’elle ressemble à la majorité pour être aimée. » La tentation est grande de voir ce livre comme une réponse aux multiples débats sur l’identité nationale et le rapport aux origines. L’auteure assure que non, et précise que l’enjeu du livre se situe plutôt du côté de la liberté, « la question est plutôt c’est quoi être un homme ou une femme libre ? Comment se défaire du chemin tracé d’avance ? La réflexion porte sur le conditionnement social, religieux etc. Parfois tu as l’impression que tu décides des choses mais en fait tu suis une route déjà tracée. »

Ces questionnements, Faïza Guène les a expérimentés lorsqu’elle est devenue mère il y a trois ans. « Même si l’enfant est petit, on se pose des questions sur notre identité. On se demande par exemple en quelle langue lui parler. Ton enfant te pousse à décider ce que tu veux garder de ton éducation. Ça nous rend plus indulgent par rapport à nos parents. Tu prends la mesure de leurs  paradoxes et contradictions car tu les vis aussi. » C’est à son sens ce qui rend ce livre « universel » et pas juste cantonné à des problématiques qui ne concerneraient que les enfants d’immigrés : « Quand t’es dans la pure fiction, il y a moyen de fédérer, tu es dans l’émotion, les sentiments et ça, ça touche tout le monde. Le thème du livre, à savoir la transmission, la famille, c’est commun à tout le monde tout comme les questions qu’on se pose sur l’éducation qu’on a reçue et qu’on transmet à notre tour« . Elle grossit le trait avec le personnage de la mère, Djamila : « Elle est dans l’excès car elle doit redoubler d’efforts pour transmettre ses valeurs à ses enfants, même les plus désuètes. Elle a peur qu’ils lui échappent donc elle préfère imposer les choses. Ma propre mère a craint qu’en nous élevant en France on perdrait notre essence » confie-t-elle.

La complexité de la question se retrouve dans le destin de la fratrie. Trois personnes éduquées exactement de la même façon choisissent des voies différentes. Faïza Guène dit avoir voulu explorer l’idée du libre arbitre, « il y a des choix plus ou moins difficiles à assumer. Je crois à la fatalité, les choses sont écrites mais on a toujours une porte ouverte. » Ces mots ont une résonance particulière dans la bouche de celle qui a connu un succès colossal à 19 ans alors que rien ne prédestinait l’ado de Pantin, fille d’immigrés algériens à pénétrer le monde si fermé des lettres. « Oui, quand j’écris que Dounia est ce que la République fait de mieux, une réussite accidentelle, je m’y reconnais. C’est cynique je ne crois pas aux accidents. Rien n’était tracé. J’ai fait une rencontre mais ça aurait pu en rester là, ça aurait pu ne pas marcher, je serais devenue secrétaire médicale, je serais restée aux Courtillières. C’est fou. Même si j’avais osé y penser et en rêver, mes espérances n’auraient jamais correspondu à la réalité. »

Il y a dix ans, Faïza Guène a publié Kiffe kiffe demain. Le roman, frais et novateur, s’est vendu à 400 000 exemplaires et elle est devenue le symbole de cette « littérature de banlieue ». Un terme qu’elle récuse au profit de « littérature populaire« . Ce quatrième roman ne s’inscrit pas dans un environnement urbain puisque la famille vit à Nice, une ville de bord de mer en lien avec la Méditerranée. Ce choix a été fait pour éviter que « la question sociale parasite le propos du livre« . Les Chennoun sont des « gens du milieu ». Les professions embrassées par les enfants sont aussi normales. Elles ont été attribuées en fonction du caractère des personnages et pour leur symbolique. Mourad est prof en ZEP et représente toujours cette idée de transmission, d’un héritage. Mina est aide-soignante dans une maison de retraite « car elle est attachée aux personnes âgées et aux racines ». Enfin Dounia est avocate, « toujours dans cette idée de justice et animée de sa volonté de ne pas subir les événements et de pouvoir se défendre ».

Malgré ces thèmes graves, Faïza Guène publie un roman drôle avec un penchant affirmé pour les comparaisons telles que « même les glaçons avaient fondu, aussi vite que les rêves d’un funambule à qui on apprend qu’il est atteint de la maladie de Parkinson ».  Elle en profite au passage pour se moquer de Ni putes ni soumises avec son avatar « Fières et pas connes« , de la vanité de la télé-réalité ou des hommes politiques au discours prêt à penser sur les banlieues ou l’islam. Un homme ça ne pleure pas, un roman à clés sur la société française ? « Je n’offre pas vraiment de réponses ni ne donne de recettes pour être en accord avec soi-même car il n’y en a pas. Moi-même, l’une de mes plus grandes craintes reste de me perdre« . Sans perdre l’humour, Faïza Guène reste une boussole, en toute humilité.

Faïza Zerouala

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