Si Faiza Guène nous semble figurer dans le paysage littéraire français depuis longtemps, c’est qu’elle n’était qu’une adolescente quand a été publié son premier succès, Kiffe kiffe demain (publié en 2004, alors qu’elle n’a que 19 ans), un roman traduit en 26 langues. 16 ans plus tard, c’est un face à face générationnel entre la discrète Yamina Taleb, Algérienne de 70 ans, et ses enfants nés en région parisienne, que son dernier roman, La discrétion, évoque sans jamais tomber dans le pathos, les douleurs et les errances partagées par de nombreuses familles algériennes.

Le silence institutionnel sur les crimes coloniaux en toile de fond

Au lendemain de l’indépendance de l’Algérie, De Gaulle et ses successeurs ont orchestré une politique de l’oubli, enterrant, un quinquennat après l’autre, les récits des ex-colonisés algériens. Au fil du temps, ces récits subalternes ont formé une mémoire seconde, une histoire souvent orale, souvent racontée à travers des anecdotes familiales, souvent cantonnée aux marges de l’histoire, quand elle n’est pas tout simplement tue. Mais même dans le silence, il s’agit d’une histoire portée, par des millions de corps franco-algériens. « Mais personne n’a pris la peine de l’écrire, cette histoire » écrit Faiza Guène.

Le silence au sujet du crime colonial entraîne un sentiment d’injustice et de colère partagé chez les enfants d’immigrés algériens, incarnés dans le roman à travers le personnage de la jeune Hannah. Ces enfants qui portent en eux une vérité qu’ils peinent à articuler, soupçonnés d’être des traitres à la nation dès qu’ils interrogent ce récit national que leur propre corps vient contredire.

La hantise de la disparition

Plus qu’une occupation et une spoliation des terres, la colonisation s’est érigée comme un arrachement du colonisé à sa langue, son identité, sa réalité. Dans son livre, L’an V de la révolution algérienne, Frantz Fanon insistait sur ce dépouillement de l’identité algérienne qu’il formulait en ces termes :

« Le colonialisme français s’est installé au centre même de l’individu algérien, et y a entreprit un travail soutenu de ratissage, d’expulsion de soi-même, de mutilation rationnellement poursuivie. Il n’y a pas une occupation du terrain et une indépendance des personnes. C’est le pays global, son histoire, sa pulsation quotidienne, qui sont contestés, défigurés, dans l’espoir d’un définitif anéantissement. Dans ces conditions, la respiration de l’individu est une respiration de combat. »

C’est de cet arrachement que les enfants de colonisés sont les héritiers. Ainsi, la politique d’assimilation de la France, souvent traduite par une injonction à l’invisibilité, à la « discrétion« , s’érige comme une étape supplémentaire dans le processus colonial qui souhaitait l’effacement des corps colonisés.

Pour être des Français convenables, il faudrait se fondre et s’effacer, se taire, et accepter un discours officiel qui enterre les vérités de nos parents. Plus qu’un simple refoulement, la France se pare encore d’un discours officiel qui n’hésite pas à avancer les bienfaits de la colonisation.

Toute recherche hors du discours officiel sur la guerre d’Algérie va être interprétée comme une ingratitude, une offense faite à la France

Dans ce contexte, le corps franco- algérien devient dangereux pour la survie du déni national, la fracture semble irrémédiable, et toute recherche hors du discours officiel sur la guerre d’Algérie va être interprétée comme une ingratitude, une offense faite à la France. Il est alors compliqué, pour les enfants de Yamina comme pour tant d’autres, de trouver leur place dans la société. Il est compliqué d’admettre que ce qui de notre point de vue – et du point de vue de la communauté internationale à l’époque – a constitué une déchéance humaine et morale puisse avoir des « aspects positifs » pour d’autres, jusqu’aujourd’hui.

Taire sa colère, sa vérité pour protéger ses enfants

Plus que de discrétion, le personnage de Yamina semble faire preuve d’abnégation vis-à-vis de ses enfants : taire sa colère, sa vérité, c’est les protéger. Et quant au racisme ordinaire, « elle a compris que si elle commençait à relever la moindre chose, ça n’en finirait plus ». Ne pas relever le racisme dans ses interactions quotidiennes, c’est un réflex de protection comme un autre, une sagesse, un aveu de fatigue parfois, mais surtout un refus d’accorder de l’importance à ce qui n’en a pas ou ne devrait pas en avoir. Mais ses enfants, eux, n’ont pas envie de laisser passer.

Eux ils savent qui elle est, ce qu’elle a traversé, et ils exigent que le monde entier le sache aussi.

Comme Yamina, née dans une Algérie coloniale, de nombreux parents se sont tus, pour ne pas remuer le couteau dans la plaie, pour protéger leurs enfants d’une réalité trop brutale. De leur côté, les enfants peinent à poser des questions, de crainte de faire revivre par le souvenir des expériences traumatiques. Dans un pacte de protection mutuelle, implicite, comme entre Yamina et ses enfants, le silence fait foi.

Mais les interactions quotidiennes, marquées de racisme ordinaire, viennent faire exploser ce pacte et raviver d’anciennes douleurs. « Hannah pourrait en pleurer. Chaque fois qu’on se montre condescendant avec sa mère, il lui semble qu’elle rétrécit sous ses yeux, comme un vêtement lavé à haute température. Il y a tellement de rage coincée dans sa gorge que ça lui laisse un goût aigre, une rage ancienne, de plus en plus difficile à contenir ».

Du colonial à l’errance psychique postcoloniale: la transmission générationnelle

Les analyses des psychiatres et psychanalystes donnent quelques éléments de réponse quant aux effets subjectifs et conséquences psychiques des violences de l’histoire coloniale. La guerre d’Algérie a produit des traumatismes qui se sont transmis de génération en génération, et même quand ils sont tus, ils ne disparaissent pas. Ils planent, font leur chemin et se transmettent de parents à enfants, d’autant plus quand ces enfants vivent des violences qui font intimement écho à celles vécues par leurs parents, parfois dans une confusion des espaces et des temporalités.

C’est la conclusion de Malika Mansouri, psychologue-psychanalyste, dont le travail se penche sur une vingtaine de jeunes hommes franco-algériens qui avaient participé aux révoltes de 2005 à Clichy-sous-Bois. Le constat est sans appel : si la majorité de ces jeunes n’a jamais abordé le sujet des souffrances subies pendant la colonisation avec leurs parents/grands parents, ils en portent l’héritage.

« La souffrance exprimée individuellement, révèle une souffrance collective, liée à un passé d’indignité se télescopant à un présent en miroir » conclut la psychologue dans son ouvrage Révoltes postcoloniales au cœur de l’Hexagone, paru en 2013. Pour ces jeunes de quartiers populaires, chaque contrôle au faciès, chaque violence, chaque mort, chaque humiliation, chaque remarque condescendante, va venir réveiller une douleur ancestrale. « La colère, même réprimée, se transmet l’air de rien » nous rappelle Faiza Guène.

De ce déni, naît une « pulsion de vie »

L’amnésie officielle et l’impossibilité de s’approprier son histoire familiale semblent constituer le terreau d’une fêlure qui n’attend que d’être comblée. De ce déni naît une colère sourde que Malika Mansouri qualifie de « pulsion de vie », dans un univers qui condamne à la disparition. En effet, qu’il s’agisse des révoltes de 2005, mais aussi dans une certaine mesure, des festivités suite aux matchs de l’Algérie, parfois jugées excessives, il semblerait qu’il soit dit collectivement : « nous sommes vivants, et vous allez nous entendre ».

À chaque occasion, le drapeau algérien flotte, et le slogan « 1,2,3, viva l’Algérie » résonne comme un cri interdit depuis longtemps qui traduit une irrémédiable envie d’être fier, d’être visible, de ne plus être des fantômes.

Avec les dernières générations d’enfants d’immigrés algériens, la France échoue encore à répondre à une demande de reconnaissance et de condamnation de ce que l’entreprise coloniale a produit d’indigne, de 1830 à nos jours. En 2001, la mission a été donnée à des footballeurs d’acter une réconciliation fictive, et précoce, à travers un match amical France-Algérie. Certains enfants d’immigrés algériens, dans un besoin irrépressible d’indiscrétion, ont répondu par un doigt d’honneur, en envahissant le stade alors que l’Algérie perdait 4-1. Ironique métaphore.

Ce que la colère fait de meilleur, ou la création « d’espace de métaphores »

Si la France et l’Algérie sont indissolublement liées, ce n’est pas que par leurs fantômes, mais aussi par les vivants : les franco-algériens. Autant d’héritiers d’une histoire coloniale violente ; exclus du récit national, en proie à une sorte de faille narcissique potentiellement aggravée par un quotidien semé d’expériences d’altérisation et de racisme.

Face à l’injonction à la discrétion, face à nos subjectivités étouffées par une prétendue neutralité, nos colères sont saines, et elles sont politiques. Tous les espaces littéraires, culturels, artistiques, politiques, militants, investis pour interroger ce silence meurtrier correspondent à ce que Malika Mansouri désigne comme des « espaces de métaphore ».

Et il semblerait qu’ils soient réparateurs, car dire nos réalités historiques est un premier pas vers la connaissance, et vers la reconnaissance. C’est transformer « l’indicible en savoir » selon la psychologue-clinicienne. « La respiration de l’individu est une respiration de combat » disait Frantz Fanon. Faiza Guène, à travers son dernier roman, respire, et nous offre au passage une bouffée d’air. Pour ne pas enterrer nos parents en silence, dans un dernier refus de disparition.

Haciba MEFTAH

Crédit photo : Camille MILLERAND / Divergence

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