Article initialement publié le 27 avril 2022.

A la fois doctorante en sociologie à l’Université new-yorkaise The New School for Social Research et figure incontournable de l’afroféminisme en France, Fania Noël connaît les féminismes noirs sur le bout des doigts. Elle a en effet fait partie du collectif Mwasi et a co-fondé la revue AssiégéEs, faite « par et pour les raciséEs ». Aujourd’hui, elle est membre de Black Feminist Future, une organisation américaine qui œuvre à la création d’un monde meilleur pour les minorités de genre noires.

Après son premier livre Afrocommunautaires – Appartenir à nous-mêmes (publié en 2019), qui valorisait le concept de communauté dans une France terrifiée par le « communautarisme », Fania Noël nous parle maintenant de futur. Loin de la rêvasserie, Et maintenant le pouvoir – Un horizon politique afroféministe détaille en une centaine de pages le plan radical et révolutionnaire de l’autrice pour construire un monde où l’oppression n’existerait pas.

« Et maintenant le pouvoir », un horizon politique afroféministe est disponible en librairies depuis le mois de mars dernier. 

BB : Si quelqu’un vous demandait le sujet de votre livre, que répondriez-vous ?

Fania Noël : Mon livre parle de beaucoup de choses mais il est surtout traversé par la question : « comment fait-on de la politique lorsqu’on est un mouvement caractérisé par la minorisation ? ». C’est-à-dire lorsqu’on est un mouvement minoritaire sur le plan politique et que les personnes qui composent ce mouvement sont minoritaires et en genre et en race. Le livre parle de construire un mouvement révolutionnaire depuis et avec la marge.

Mon livre ne parle pas de l’afroféminisme en tant qu’identité, c’est-à-dire la radicalisation individuelle de la conscience politique, mais de son aspect politique et collectif.

Ce mouvement c’est donc l’afroféminisme, pouvez-vous nous en donner votre définition ?

L’afroféminisme un mouvement politique qui fait partie des féminismes noirs. Il a comme sujet politique les femmes et les minorités de genre noires dans un contexte de minorité raciale, comme la France.

Comment expliquer que votre livre soit un des seuls du genre en France alors que l’afroféminisme tend pourtant à se faire connaître ?

Il y a une raison structurelle : les éditeurs sont surtout intéressés par les témoignages, les récits personnels. Ou alors par les œuvres qui valorisent le vivre-ensemble. Aussi, l’afroféminisme en France ne date pas de si longtemps, il faut du temps pour mûrir des réflexions. Et nous ne sommes pas très nombreuses à appartenir à des mouvements politiques. Car mon livre ne parle pas de l’afroféminisme en tant qu’identité, c’est-à-dire la radicalisation individuelle de la conscience politique, mais de son aspect politique et collectif.

Je voulais donc écrire ce livre en tant que militante afin que le monde académique ne se l’accapare pas.

Qu’est-ce qui vous a poussée à écrire ce livre à ce moment-là ? 

Je suis en train de quitter l’organisation afroféministe dans laquelle j’étais. C’était donc important de faire quelque chose de ce que j’ai pu apprendre au cours de toutes ces années de militantisme. Et c’était important de le faire maintenant, avant que je devienne universitaire.

Parce que j’ai conscience de la relation problématique que le milieu universitaire entretient avec le milieu militant. Je parle d’accaparement, d’exploitation, d’extraction. Je voulais donc écrire ce livre en tant que militante afin que le monde académique ne se l’accapare pas, ne le décrive pas comme l’œuvre d’une universitaire. Ce livre est la production de Fania, militante.

Mon rôle c’est de montrer que non, aller à la racine du problème, ce n’est pas proposer des mutations mais proposer un changement vers un autre type de système.

Tout au long du livre, vous revenez sur de nombreux concepts, pourquoi cette pédagogie ?

C’est important de voir comment ces concepts se déploient dans la politique afroféministe révolutionnaire que je propose. Le but du livre, c’est d’être utilisé comme outil de formation pédagogique par les organisations politiques. Donc il faut expliquer le pourquoi du comment.

Je voulais aussi parler des fausses bonnes idées parce que certains problèmes peuvent ressembler à des solutions, comme les transfuges de classe. Porter une politique afroféministe radicale, c’est débusquer les mutations du néolibéralisme – qui sont réformistes, et non radicales. Mon rôle c’est de montrer que non, aller à la racine du problème, ce n’est pas proposer des mutations mais proposer un changement vers un autre type de système.

Le pouvoir est actuellement pensé comme l’application de la violence, de la domination, de la contrainte sur les autres.

Comme l’indique votre titre, il s’agit d’un autre type de système qui privilégie le pouvoir : qu’est-ce que ce mot signifie pour vous ?

Je pense que le pouvoir est ce qui permet de diffuser la notion de libération à l’ensemble de la société. C’est une force qui permet de transformer la réalité politique et sociale à très grande échelle. Ça, c’est le pouvoir avec une grand « P ». Mais il y a d’autres types de pouvoirs : le pouvoir qu’on prend sur sa propre vie, le pouvoir qu’on prend collectivement, le pouvoir de dire « on peut se mobiliser ». Mais comment passe-t-on de ces pouvoirs au Pouvoir avec un « P » capital ? Et une fois qu’on l’a, comment change-t-on ses caractéristiques ? Car le pouvoir est actuellement pensé comme l’application de la violence, de la domination, de la contrainte sur les autres. Comment le penser comme quelque chose de collectif, de commun, d’organique, d’orienté vers le bien-être ?

Quand je dis « maintenant le pouvoir », je veux dire que c’est maintenant qu’il faut le prendre. Il y a urgence.

Pour rester sur le titre, j’ai l’impression que les marqueurs temporels – « maintenant » et « horizon » – ont beaucoup d’importance. Pouvez-vous nous en parler ?

Quand je dis « maintenant le pouvoir », je veux dire que c’est maintenant qu’il faut le prendre. Il y a urgence. Avant le pouvoir il y a l’opposition, la mobilisation, et après le pouvoir il y a la collectivisation et la transformation. Selon moi, les politiques révolutionnaires doivent préparer « le jour après la fin du monde » – quand je parle de fin du monde je parle de la fin des modalités qui font que le monde fonctionne comme il le fait. Parce qu’elles vont s’effondrer, et il faudra remplacer le monde actuel, devenu ancien, par un monde meilleur. C’est pour ça que je parle d’horizon : il faut essayer de penser en-dehors du cadre qu’on nous a donné.

Quand on est toujours dans la réponse, on n’a pas beaucoup de temps pour penser les propositions.

Malgré tous les sujets révoltants que vous abordez, la notion d’utopie imprègne ton livre. Pensez vous qu’on a tendance à la perdre de vue lorsqu’on est plongé dans les combats afroféministes ?

Oui, on la perd de vue parce qu’on est encerclés par le cauchemar, la défaite, et c’est très mobilisateur. On est toujours dans la réponse : il y a toujours une nouvelle loi, une nouvelle polémique… Et quand on est toujours dans la réponse, on n’a pas beaucoup de temps pour penser les propositions.

Si vous deviez dédicacer votre œuvre, à qui le feriez-vous ?

Aux mouvements afroféministes, de maintenant et à venir. Puis, par extension, à tous les mouvements et les personnes qui pensent qu’on ne peut pas continuer à vivre de cette manière et qu’il faut faire quelque chose pour changer la donne. Je m’adresse certes à un démographique central, mais aussi à toutes les conditions subalternes.

Propos recueillis par Sylsphée Bertili 

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