Si elle était une étoffe, Farida serait des voiles emportées par les vents. Des voiles multicolores. Jaune d’Algérie, gris des Minguettes, bleu du soir. « Je suis compliquée », avait-elle dit. Un des ses amis de longue date avait prévenu : « Pour la connaître, il faut la rencontrer plusieurs fois. » Quand elle a disparu dans la nuit, en quittant les fastes du Bristol, rue du Faubourg-Saint-Honoré, elle nous a demandé comment on avait trouvé la rencontre. On a mis du temps pour répondre…

Le trottoir, avant de briller sous la pluie, était mat. L’Elysée est à trois pas. Valse des voituriers devant le palace. Les berlines s’arrêtent, déposent, repartent, à la vitesse de la lumière. Farida Khelfa apparaît sous les étoiles. « Ça fait longtemps que vous attendez ? » s’inquiète-t-elle. Non. On s’engouffre dans le luxueux hôtel. Ça brille comme un beau trottoir sous la pluie. Elle y a ses habitudes, balaie le bar d’un regard et décide qu’on se mettra là. On s’installe. « J’aime les bars d’hôtel. On est partout dans le monde, tout en étant hors du monde », sourit-elle.

D’elle, on sait tout et rien à la fois. On sait qu’elle est née en banlieue lyonnaise, et on ne lui demandera pas quand. On sait qu’elle a huit frères et sœurs, mais on ne lui demandera pas qui ils sont. On sait qu’elle a arrêté très tôt l’école, mais on ne lui demandera pas pourquoi. On ne lui demandera pas ces choses-là, parce qu’on ne veut pas l’interrompre ni la brusquer. On veut rester dans cette intimité où le voile se lève peu à peu. « Je n’ai pas l’habitude de me livrer. Je le fais aujourd’hui, mais habituellement, je ne le fais jamais », confie Farida. On la laisse se raconter. Farida, mariée et deux enfants à la double culture et aux prénoms arabes.

S’il lui arrive quelque chose – de bien – elle dit que c’est « la chance ». Et en une heure et demie d’entretiens, croyez nous, la chance est bonne mère. Quand elle quitte la pourave banlieue lyonnaise, elle n’a pas de rêves, pas d’envies. Ne sait pas où elle va, mais y va. Quitte sa famille, ses parents et leur éducation plutôt musulmane. Elle veut juste goûter à la liberté. Elle croque dedans, pour ensuite la dévorer. « J’allais tous les soirs au Palace (« la » boîte des années 70 et 80) et c’est là que Jean-Paul Gaultier m’a repérée », raconte-t-elle. La chance venait de frapper. Elle adore Paris, sa « ville préférée ». « C’était pas comme en banlieue, ici, la ville ne dormait jamais. Les lumières ne s’éteignent jamais. »

Paris est l’occasion pour Farida de « changer [sa] trajectoire ». Son ange qu’on imagine errer au-dessus de ces belles boucles brunes l’amènera sur les podiums. Elle a 16 ans. « J’avais un problème avec mon image », dit-elle. Elle se « trouve moche », préfère que les proches ne la voient pas défiler. « J’ai pas envie qu’on vienne me voir, ni au théâtre, ni défiler. Je suis gênée. » Elle est ainsi, Farida Khelfa, gênée pour un rien, comme recroquevillée dans cet univers « fantastique et merveilleux », où il faut marcher en prenant garde aux épines qu’on tente d’éparpiller sous vos pieds, en faisant attention aux des fossés dont lesquels beaucoup sont tombés, en déjouant les détracteurs, des jaloux. Loin de la drogue ? Rires.

Tout va vite, la chance l’emporte dans un tourbillon irrésistible. La « première mannequin reubeu » voyage. Jamaïque, Japon… « A cette époque, je ne pouvais pas dire que j’étais française. J’avais besoin de revendiquer mes origines haut et fort », confie-t-elle. New York. Londres. Elle gambade sous les flashs, se déhanche sur les podiums. « Quand on défile, on ne pense à rien d’autre qu’au bout de la piste. » « Claudia, Naomi et Carla » deviennent de fidèles amies dans ce monde de la mode qui n’était pas pour elle une « position agréable ». Elle aime la mode, pas ses fastes.

Quand Nicolas Sarkozy a glissé la bague au doigt de Carla Bruni, elle était le témoin de la nouvelle First Lady. Mais de Sarkozy et de Bruni, elle préfère ne pas parler. On n’insiste pas, on lui laisse sa vie privée entre ses mains. Si elle lit Le Monde et Libération « chaque jour », elle ne vote toujours pas. N’y croit pas. « Si on attend après l’Etat, on est mort. Il ne faut rien attendre des autres, il faut prendre son destin en main. » Sur la question, Farida en connaît un bout. Elle lâche : « Je ne comprends pas comment on peut faire de la politique. »

Elle happe un serveur, « la note, s’il vous plait ». Il ramène la note, elle glisse un billet, il rend la monnaie. Celle qui fut la « muse » – le terme la fait rire : « Je ne sais pas ce que ça veut dire » – de Jean-Paul Gaultier et d’Azzedine Alaïa, est aujourd’hui une actrice. Partage les planches avec Fanny Ardant et Gérard Depardieu, fait des films (« Neuilly sa mère » de Djamel Bensalah, « Paris » de Cédric Klapish, « Française » de Souad El-Bouhati…). Soudain sombre : « Je n’ai jamais été fière de moi. Eh non, je n’ai jamais atteint le stade suprême. Parce que pour moi, le stade suprême, c’est la mort. »

On ne pouvait pas en rester là. On lui demande de dessiner, elle ne sait pas quoi dessiner. On finira donc par sa réponse à notre première question : « Oui, j’ai une belle vie. »

Mehdi Meklat et Badroudine Said Abdallah

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