Avec vingt étudiants de l’université où j’étudie (Paris VIII), nous avons investi la croisette pendant cinq jours. Une expérience intéressante qui nous a permis de découvrir l’envers du décor.
Notre but n’était pas d’obtenir une interview de Catherine Deneuve ou des Frères Cohen – bien que nous n’aurions pas craché dessus – mais de voir le maximum de films possible et d’en écrire des articles pour le blog que nous devions tenir.
Le fameux carton d’invitation : un sésame !
Au festival de Cannes, plusieurs types d’accréditations sont proposées, elles se distinguent en fonction de leurs couleurs. La notre était blanche. Elle nous permettait de voir la plupart des films à une condition : faire la queue. L’attente varie selon l’engouement autour du film en question. Il est alors possible de se pointer devant la salle à l’heure du film et de le voir, comme il nous est arrivé de patienter des heures, puis, faire demi-tour. « Parfois on fait la queue pendant deux heures pour un film inintéressant. Tous les films ne sont pas forcément bien, on est aussi très déçus mais c’est le risque du métier, comme on dit» raconte un technicien rencontré dans une file d’attente. Pour s’occuper : on déjeune, on écrit, on retweet, on discute et on somnole. Tantôt nous avions le droit de nous asseoir à même le sol, tantôt des membres de la sécurité nous demandaient gentillement de nous relever.
Pour assister à certaines projections, avoir une invitation est obligatoire. Le plus souvent elles avaient lieu dans le Grand Théâtre Lumière, ce qui implique forcément une montée des marches. « Monter les marches » cette expression suscite une excitation si intense qu’elle compromet l’obtention des billets tant convoités. Le facteur « chance » joue le rôle principal dans cette course au carton d’invitation alors que le second rôle est tenu par le facteur « réseau personnel ».
Si vous avez tendance à accumuler les poisses, oubliez. D’autres tapis rouges, moins prestigieux, sont installés aux abords de la croisette pour vous consoler. Sinon, chacun a sa technique pour obtenir des invitations. La plus conventionnelle consiste à effectuer une demande sur l’application ou le site Internet officiel du festival. L’attribution des places se fait de manière totalement aléatoire. La démarche la plus VIP : connaître quelqu’un qui connaît quelqu’un, qui lui-même connaît quelqu’un qui peut vous obtenir une invitation. Enfin, la procédure la plus débrouillarde c’est de demander directement aux passants circulant aux abords du Palais des Festivals s’ils ne disposent pas d’une place supplémentaire.
Cette troisième technique, beaucoup plus terre à terre, est extrêmement employée. C’est pour cette raison que devant les célèbres marches, il y a constamment des personnes qui brandissent des panneaux  « une invitation s’il vous plaît ». Nous avons nous-même usé de ce procédé pour obtenir le fameux sésame.
L’incontournable smoking et les talons hauts.
Sur les invitations, une information essentielle est inscrite : « smoking, tenue de soirée ». Smoking noir, robes de soirée et talons hauts rayonnent alors près de la croisette. Mais, petit bémol (et pas précisé sur le carton d’invitation), les hommes ne peuvent pas monter les marches s’ils ne mettent pas un nœud papillon (inutile de tenter avec une cravate si vous ne savez pas en faire un nœud pap’). Quant aux femmes, elles doivent se chausser de talons relativement hauts.
Vous aviez prévu de faire sensation avec vos nouvelles baskets ? Si vous ne voulez pas passer la soirée avec le vigile, prenez note. A ce sujet, sur Twitter, et sur la croisette, on crie au sexisme et à l’injustice : « je ne sais pas marcher avec des hauts talons moi, j’en n’ai jamais mis de ma vie » s’angoisse Julie. « Je ne peux pas me permettre de mettre des talons très hauts en raison d’un problème au genou, donc je ne peux pas monter les marches ? C’est totalement ridicule » s’exclame une soixantenaire à quelques mètres du tapis rouge.
Les informations concernant la réglementation vestimentaire circulent seulement de bouche à oreille, aucune liste exhaustive des incontournables n’est fournie. Ainsi une marge de manœuvre assez large est permise, au bonheur des plus inventifs qui ne se refusent rien. Entre les robes très excentriques, les maquillages les plus créatifs et les coiffures hors du commun, on se demande comment certaines passent les barrières de sécurité. Leurs talons de 15 centimètres y sont sûrement pour quelque chose…
Nos professeurs nous avaient briefé avant de partir,  on avait alors emporté le nécessaire dans nos bagages. Pourtant, quelques secondes avant de monter les marches, Estelle a la pression : « imagine qu’ils trouvent que notre tenue n’est pas correcte, on fait comment ? C’est pire que de se faire recaler en boîte de nuit en fait ». Finalement, la « police vestimentaire » a surtout regardé ce que contenait nos sacs, vérifié nos badges. Pour les tenues, un simple coup d’oeil a suffit, peut-être avons-nous bien intégré les consignes, pour une fois ?
Lors de la cérémonie de clôture presse, retransmise dans la salle Debussy, à quelques pas du Grand Palais des Lumières, j’ai échangé ma paire de talons contre une paire de chaussures plates, pensant que ça ne poserait pas de problème (l’événement était moins important). Que nenni! Alors qu’un premier vigile m’autorisait à rentrer, un de ses collègues a surgit de nulle part affirmant que je n’avais pas les souliers adaptés. L’accès à certains événements dépend totalement du bon vouloir des vigiles. Je les trouvais pourtant mignonnes mes petites sandales perlées…
Pendant deux semaines, Cannes est la vitrine française du cinéma, celle du luxe aussi. Les commerçants et hôteliers l’ont bien compris. Etudiants au budget restreint, nous avons voulu fêter la fin de notre séjour en prenant un verre au Martinez. Nous sommes entrés par la grande porte et sortis aussi vite par une petite porte dérobée lorsque nous avons pris connaissance des tarifs exorbitants des boissons.
En dehors des robes longues, des grosses voitures et des poses pas-naturelles-du-tout devant les flashs des photographes, le Festival de Cannes c’est aussi les files d’attente, les rencontres, la course aux invitations, les verres à 28€, la peur permanente de perdre son badge, et surtout la possibilité de voir un tas de films en avant-première. Cannes, c’est tout ça.
Sarah Ichou

Articles liés

  • « Freda » : Ôde à la résistance haïtienne et féminine

    Présenté dans la catégorie Un Certain Regard et deuxième film haïtien à être présenté au festival de Cannes depuis 1993, Freda est un film important et immersif sur la jeunesse féminine haïtienne telle qu’elle est. Analyse et interview de la réalisatrice Gessica Généus.

    Par Farah El Amraoui
    Le 18/10/2021
  • « Reconnaître le 17 octobre 1961 c’est reconnaître les autres combats contre un système d’impunité »

    Le massacre des Algériens le 17 octobre 1961 n'est toujours pas reconnu comme un crime d'État. Malgré les déclarations d'Emmanuel Macron, la France ne se considère toujours pas responsable d'une des pages les plus sombres de l'histoire coloniale. Fabrice Riceputi, historien, revient sur cette nuit sanglante et rappelle les enjeux d'une reconnaissance encore loin d'être gagnée. Entretien.

    Par Amina Lahmar
    Le 17/10/2021
  • 007 : les femmes ne sont pas qu’un matricule

    Sorti cette semaine, Mourir peut attendre est le 25ème opus de la série James Bond. Le dernier avec Daniel Craig dans le rôle éponyme d'une série qui a alimenté la polémique sur les questions de représentation ethnique et de genre. Félix Mubenga a vu le film, et salue la place des héroïnes jouées par Lashana Lynch et Ana De Armas. Critique.

    Par Félix Mubenga
    Le 07/10/2021