Annie Thomas est la directrice du festival du film franco-arabe de Noisy-le-Sec, dont la cinquième édition se tenait du 4 au 15 novembre 2016 au cinéma Le Trianon de Romainville. Rencontre avec une femme humaine qui souhaite diffuser des valeurs de tolérance et de partage, au-delà des clichés.

Le Bondy Blog : Le festival du film franco-arabe vient de se terminer. Quel bilan dressez-vous de cette édition 2016 ?

Annie Thomas : Cette année, notre événement a rencontré un grand succès. Plus de 4000 spectateurs étaient présents, soit 45% de plus que l’année dernière. En 12 jours, 42 films ont été projetés et plus de 50 personnalités sont venues échanger avec le public. Les retours des réalisateurs comme des spectateurs étaient très positifs. Ces derniers venaient de Paris, de Seine-Saint-Denis, mais aussi de multiples banlieues. Le jury a attribué le prix de meilleur documentaire à Je suis gong de Laurie Lasalle et celui de meilleure fiction à F340 de Yassine Qnia. Belons de El Mehdi Azzam a reçu une mention spéciale. Le public a lui aussi décerné le prix du meilleur documentaire à Je suis Gong et a attribué celui de la meilleure fiction à L’heureuse élue de Anne Voutey et Karima Cherdaoui.

Le Bondy Blog : Comment est né le festival du film franco-arabe et pourquoi avoir choisi la ville de Noisy-le-Sec pour l’accueillir ?

Annie Thomas : L’idée initiale est venue de Jordanie, car le même festival existe à Amman depuis plus de vingt ans. Il s’agissait donc de faire écho à cet événement en France afin de mettre en valeur les liens entre culture française et culture arabe. Noisy-le-Sec nous a semblé constituer le lieu idéal pour l’héberger car il s’agit d’une ville très métissée. Une grande proportion de ses habitants a des origines maghrébines et peut donc être particulièrement intéressée par les films que nous diffusons. Nous avons également un partenariat avec le Panorama du cinéma du Maghreb et du Moyen Orient qui se tient à l’Ecran de Saint-Denis durant le printemps.

Le Bondy Blog : Vous êtes en charge de l’organisation du festival. Comment se déroule-t-elle exactement et sur quels critères les films sont-ils sélectionnés ?

Annie Thomas : Je m’occupe de la sélection des œuvres. La ville de Noisy-le-Sec est partenaire. Tout au long de l’année, je visionne les films qui évoquent le monde arabe et ses liens avec la France. Après le festival de Cannes, ce travail s’intensifie pour obtenir la programmation définitive durant le mois de septembre. J’essaie chaque année de mélanger des projections inédites, qui seront diffusées en avant-première, et des films déjà sortis qui correspondent au concept du festival. Je choisis à la fois des documentaires et des fictions, des films légers et du cinéma d’auteur. Je veille également à ce qu’ils traitent de thématiques actuelles. Cette année, la crise des réfugiés et la situation en Syrie me semblaient essentielles. Je souhaite vraiment être en lien avec l’actualité politique de la France et du monde arabe.

Le Bondy Blog : Où trouvez-vous les fonds pour le financement et le festival est-il aidé par les collectivités publiques ?

Annie Thomas : Financièrement, le festival est porté essentiellement par la ville de Noisy-le-Sec qui est notre partenaire privilégié. De son côté, le Trianon est un cinéma public qui dépend d’Est Ensemble, la communauté d’agglomération née de la réunion de neuf villes de l’Est parisien. Enfin, le festival est aidé par des partenaires privés, des sponsors qui contribuent à son renouvellement année après année.

Le Bondy Blog : Vous n’avez donc pas rencontré de difficultés pour le mettre en place…

Annie Thomas : Non, nous avons bénéficié d’une dynamique plutôt positive. Notre souhait de créer une version française du festival a rejoint une volonté politique. La tutelle d’Est Ensemble a permis de concrétiser ce projet. Nous observons également que le festival suscite davantage d’adhésion année après année. Il y a de plus en plus de spectateurs qui le fréquentent, ce qui nous encourage à faire en sorte qu’il existe.

Le Bondy Blog : Ce public du festival est-il majoritairement franco-arabe ou provient-il de cultures diverses ?

Annie Thomas : De nombreux habitants de Seine-Saint-Denis viennent assister aux projections mais notre public compte également des Parisiens et des spectateurs venus de toute l’Île-de-France. Je rencontre des habitués qui suivent le festival dans son intégralité, ainsi que des personnes qui ne viennent voir qu’un film. Tous les âges sont également représentés, selon les films. Par exemple, Chouf de Karim Dridi et Le ciel attendra de Marie-Castille Mention-Schaar ont attiré de nombreux adolescents. De même, les communautés peuvent se déplacer davantage pour un film que pour un autre. Hedi de Mohamed Ben Attia a beaucoup intéressé les personnes d’origine tunisienne car le film était déjà sorti en Tunisie, un pays où le cinéma émerge et se renouvelle beaucoup. Chaque année, je constate également la présence d’un important public d’origine algérienne qui souhaite qu’on leur raconte de belles histoires sur leurs deux pays d’attache.

Le Bondy Blog : Selon vous, le film franco-arabe est-il marginalisé en France ou est-il apprécié à sa juste valeur ?

Annie Thomas : Je pense qu’il n’a pas encore complètement trouvé sa place. J’ai récemment parlé avec un cinéaste qui me disait que dans certaines grandes villes, il rencontrait des difficultés pour être diffusé. Dans le contexte actuel, de nombreuses personnes craignent le communautarisme. Heureusement, après les printemps arabes, les minorités ont pris la parole, ce qui a permis l’émergence de voix singulières. Mais bien sûr, le travail est encore long. Par exemple, Moi, Nojoom, 10 ans, divorcée de Khadija Al-Salami peine à être diffusé alors qu’il s’agit du seul film yéménite au monde. Il a été tourné dans la clandestinité dans un pays où le cinéma n’existe pas, et malgré tout les cinémas français rechignent à le proposer.

Le Bondy Blog : Le festival tente pourtant précisément de lutter contre le communautarisme.

Annie Thomas : En effet, cet événement porte un message de tolérance et d’échange. Nous souhaitons partager des histoires pour permettre aux spectateurs de mieux comprendre l’autre et de découvrir ses difficultés, ses joies, ses désillusions et ses espoirs. Il s’agit de montrer que les cultures se nourrissent les unes des autres. Les films que l’on diffuse donnent une idée de ce que vivent les populations arabes loin des caricatures simplistes des réseaux sociaux par exemple. Ils ne masquent pas les tensions, les difficultés ni les problèmes de nos sociétés actuelles mais ils montrent les histoires de personnes venues d’horizons différents.

Le Bondy Blog : Dans le contexte actuel de tensions sociales et identitaires, pensez-vous que le cinéma puisse jouer un rôle pacificateur ?

Annie Thomas : Je suis convaincue que le cinéma représente une fenêtre ouverte sur le monde et qu’il peut aider à dépasser les clichés. Il prouve que même si nous n’avons pas tous la même histoire, la même culture ou la même langue, nous faisons tous partie de l’humanité. L’art sert précisément à comprendre l’autre, à faire circuler des idées et des émotions. Le temps d’un film, chaque spectateur peut se laisser porter par une histoire et être ému par des personnages venus d’ailleurs… Ça n’a pas de prix.

Maéva LAHMI

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