« C’est un festival qui va compter dans le cinéma français dans les années à venir, c’est sûr. On est à Aulnay-sous-Bois, ça représente la vraie image de la banlieue, celle où on se réunit sur des gros projets et on kiffe ensemble. Je suis fier des organisateurs, c’est le propre de la banlieue, avec des bouts de ficelles ils ont réussi à faire quelque chose de grand», s’enthousiasme Fif Tobossi, co-fondateur du média Hip-Hop Booska-P et membre du jury de la cinquième édition du festival de court-métrage Hallnaywood.

En 2014 on a emmené un groupe de jeunes au festival de Cannes, ils ont vu des films qu’ils ne voient pas d’habitude, et ils nous ont dit ‘Pourquoi on n’a pas notre festival ?

Une cinquième édition qui a tenu toutes ses promesses, avec une soirée d’inauguration au cinéma UGC O’Parinor qui a affiché complet, parrainée par l’acteur d’Aulnay-sous-Bois, Saïd Taghmaoui connu pour son rôle dans le film culte La Haine. Larif Mze, le président de l’association Keep Smile qui organise le festival regrette que tout le monde n’ait pu entrer dans la salle mais se réjouit de cet engouement et se remémore les débuts : « Avec notre association on voulait faire de l’éducation à l’image, sensibiliser et développer une passion pour le cinéma aux jeunes. En 2014 on a emmené un groupe de jeunes au festival de Cannes, ils ont vu des films qu’ils ne voient pas d’habitude, et ils nous ont dit ‘Pourquoi on n’a pas notre festival ?’ et c’est comme ça que ça a commencé. »

Une soirée d’ouverture riche en émotion

Dans une ambiance de rentrée des classes – entre excitation et stress – la soirée d’inauguration est ouverte par des humoristes de la ville (un avant goût du futur projet d’Aulnay Comedy Club), puis s’enchaînent des courts-métrages sur des thématiques variées comme les maladies mentales, la vieillesse en quartier,  l’esclavage moderne, ainsi que des films tournés par des aulnaysien·ne·s grâce aux associations de la ville.

Jury et public se répondent dans une ambiance électrique entre punchlines et émotions qui rythment chaque nouvelle présentation : « Je voulais dire bonsoir mais en fait Salam Alikoum » lance à la salle, Melha Bedia, actrice, humoriste, et membre du jury, « je préfère être ici qu’au festival de Cannes parce que je suis avec des gens qui me ressemblent », poursuit le parrain Saïd Taghmaoui.

Une salle comble pour des projections de qualité au festival Hallnaywood.

Dans le cadre d’un projet « Filme l’avenir », l’association G8, partenaire de l’évènement, qui organise aussi des ateliers pour faire découvrir les métiers du cinéma dans la ville, a projeté une série de courts métrages tourné par des habitant·e·s. Ces dernier·e·s ont aussi eu la surprise de se découvrir pour la première fois sur grand écran : « J’ai la carte UGC et je regarde tout le temps des films dans cette salle, et pour la première fois je me vois sur cet écran, je deviens dingue ! », s’exclame l’un des participants au projet, ému, micro à la main devant une salle bondée. « Aujourd’hui il n’y a que de l’amour à Aulnay et c’est ce qu’on a voulu projeter », continue un des acteurs de ces courts-métrages aulnaysiens, sous les applaudissements du public.

Après une cérémonie qui s’est terminée dans la bonne humeur par des séances photos avec les membres du jury, de belles rencontres et quelques heures de retards, le rendez-vous est donné le lendemain à 14h, cette fois au cinéma Jacques Prévert pour la diffusion des 22 courts et très courts métrages qui concourent dans le festival.

Une journée à dénicher des talents

Pour la jeune chanteuse et nouvellement actrice, Lyna Mahyem, membre pour la première fois d’un jury, c’est une « expérience passionnante », où elle est fière de représenter les amateurs : « Les écoles de musique et de cinéma sont chères et c’est le manque de moyen qui empêchent les jeunes issus de quartier comme nous d’avancer dans ces milieux. Mais même s’il y a le manque de moyen, le rêve est toujours là. Je suis contente que ce festival existe pour mettre en avant les talents des banlieues. »

Je suis fier que ce festival existe, ça permet de développer l’image de la ville et aussi de se sentir concerné, on ose proposer nos films.

Ce sont des courts-métrages entre 2 et 17 minutes que regardent attentivement spectateur·ice·s et jury. Drame, comédie, fantastique, sur des thèmes variés, comme les relations amoureuses dans le film remarqué Le monde est à nous, de Abraham Touré et Mohamed Hamdaoui qui représentent Roméo et Juliette dans des personnages contemporains en banlieue parisienne, déclamant le texte de Shakespeare ; la relation entre un frère et sa sœur placé·e·s en famille d’accueil qui se retrouvent des années plus tard à la recherche de leur père dans le film Enfants de cœur de Walid Ben Mabrouk ; ou encore les conditions de travail des caissières qui mènent parfois à des drames dans le film bouleversant L’effort commercial de Sarah Arnold.

L’affiche du film ‘Le monde est a nous’ d’Abraham Touré et Mohamed Hamdaoui.

Pour Rayen Hediji, jeune réalisateur aulnaysien qui a été sélectionné avec son court-métrage de deux minutes Double jeu c’est un moment très émouvant et inédit de voir son film projeté sur grand écran et de percevoir au plus près les réactions du public dans la salle. Il est venu le revoir avec ses amis, qui sont aussi les acteurs de son film. C’est la troisième année qu’il assiste au festival et la première fois où il projette un film : « Je suis fier que ce festival existe, ça permet de développer l’image de la ville et aussi de se sentir concerné, on ose proposer nos films ».

La magie du cinéma à Aulnay

En attendant le verdict du jury, une actrice attire l’attention. Leslie Tompson, une comédienne de 40 ans qui a grandi à Aulnay-sous-Bois mais a quitté la ville depuis plusieurs années et n’était jamais revenue. Comédienne et membre de l’association La Fabrik Origin, elle est de retour par hasard dans la ville en proposant au festival le film Le monde est à nous, auquel elle a participé en tant que figurante. « Hier à la soirée d’inauguration, tous mes souvenirs sont remontés »,confie-t-elle, « il y a des univers très différents à ce festival, ce que j’aime c’est que l’on se réunit tous, on ne se connait pas, mais on se comprend. »

L’équipe du film ‘Le monde est à toi’, après avoir reçu le prix du meilleur film.

Vers 22 heures c’est enfin la fin du suspens pour les participant·e·s de cette 5e édition. Au coude à coude avec le film L’effort commercial réalisé par Sarah Arnold, c’est finalement Le monde est à nous, réalisé par Abraham Touré et Mohamed Hamdaoui qui gagne le prix du public, et le prix du meilleur film.

La magie du cinéma a opéré pour la comédienne Leslie Tompson qui a donc remporté deux prix avec son équipe. Lorsqu’elle descend sur scène pour remercier public et jury, sur son passage, on entend dans la salle un ancien camarade de classe : « Tu vois, tu as bien fait de revenir Leslie ! »

Authentique, fédérateur et ambitieux, ainsi pourrait-on résumer cette 5e édition du festival Hallnaywood, ou terminer sur les mots de son co-fondateur Larif MZE: « Ce festival c’est le vôtre, sans vous il n’y a pas de festival, il n’y a pas d’amour. »

Anissa Rami

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