La galère a désormais son manifeste, ancré dans une langue riche, à la fois prolétarienne et littéraire. Fief peut se targuer de décrire sans muselières nos quotidiens bigarrés, à la fois remplis de bons souvenirs et de moments tristes et amers, comme un Balzac décrirait la Maison Vauquer dans le Paris d’antan. À la lecture, la nostalgie m’a saisi, me rappelant ses étés, pendant les vacances scolaires, où trainer avec les potes, tuer le temps à quatre ou à six, sans véritable but, était synonyme d’être vivant. Dès les premières lignes, le lecteur a l’impression de se retrouver envahi de fumées blanches comme dans un hammam, tant ça fume et tire sur des joints dans le bouquin. Le détail de la création d’un bon joint est tellement poussé, qu’il pourrait valoir de recette culinaire. David Lopez, pour son premier roman, invite son lecteur à tirer une latte sur sa poésie prosaïque, et à dire vrai on devient vite accro.

Jonas, Ixe, Untel, Poto et Lahuiss,  personnages du roman, bande de potes du même quartier d’une ville inspirée de Nemours d’où vient l’auteur, compagnons de galère, frères d’infortune dans une ville entre cité et campagne, sont au centre du récit. L’histoire se ficèle par leurs mouvements et leurs interactions. Le narrateur prenant les traits de Jonas, le roman fait un panorama des différentes strates de sa vie, de la boxe en passant à ses soirées entre potes à tirer sur des joints, sa relation tumultueuse avec son père et ses aventures sexuelles avec Wanda. Ce sont ces moments fugaces mais nombreux, au travers de la vie du jeune Jonas que David Lopez photographie, en approfondissant les perspectives sans ennuyer son lecteur. Jonas est pourtant un personnage très passif, il ne fait que décrire ce qu’il voit, il n’y a aucune filiation intimiste qui se crée avec le lecteur, il est juste témoin du temps qui passe.

Au commencement était le verbe

Le Nemouriens a commencé à écrire ce roman en 2013, pendant son Master Création littéraire de l’université Paris 8, une formation consacrée à la création littéraire. C’est grâce à ce cadre universitaire qu’il trouve son style, parvient à faire du David Lopez et signe Fief.

Le rap est clairement une source d’inspiration tant il est visible à différentes sensibilités du livre, des moments où ça kick pour impressionner les potes à la façon dont s’exprime le narrateur, tout s’apparente à l’univers du hip hop des années 90. À la façon du groupe IAM ou du Rat Luciano, où de celui qui scande le texte, David Lopez livre un constat de ce qu’il voit, d’un point de vue singulier, sans pour autant s’enfermer dans des monologues internes. Le rythme des phrases fait écho à la formulation d’un texte de rap. Le style est pompé sur la méthode de la punchline, une rime où la métaphore vise uniquement la performance pour marquer les esprits. Les chapitres se dévoilent comme les morceaux d’un album de rap, chacun représentant un aspect de la vie du personnage.

On peut légitimement apercevoir un romancier hanté par la quête du beau et des jeux de mots pour alimenter cette obsession où le paragraphe est davantage conçu comme un exercice stylistique plutôt que pour signifier ou désigner quelque chose ou quelqu’un. Un peu comme un couplet, les enchaînements rapides entre les paragraphes donnent du rythme et corps au récit, ne laissant pas le soin au lecteur de s’évader.

Qu’est-ce que le fief ?

Mais à vite s’empiffrer de son style, on perd l’horizon du questionnement que l’on a à la lecture du titre. Qu’est-ce que le fief ? Quelle définition en donne David Lopez ? Avant d’être une donnée physique, que l’on peut délimiter, toucher et palper, le fief est art de vivre, de parler, de marcher, de s’habiller. Ce sont des moments absurdes, tel que la grande dictée à lequel Jonas et ses potes s’adonnent sur un coup de tête pour savoir qui d’entre eux fait le plus de fautes d’orthographe, ou celle de faire pousser de la beuh dans le jardin. Des éléments identitaires qui cimentent des relations, qui fait que peu importe où chacun crèche, ils se reconnaitront forcément, ayant baigné dans le même marre, étant formé à la même école.

La définition qu’on en donne reste libre, le fief c’est avant tout ce que l’on veut que ça soit. Le rapport de Jonas à son environnement, presque atrophié par ce temps qui ne passe pas, est un des objets d’étude du roman. Jonas ne réinvente pas un monde à son image mais il le contemple et le dévoile. Sa posture, face à sa ville, face à sa vie, raconte de la plus belle des manières l’impression de faire du surplace, la prise de conscience de cet état de végétation.

La littérature plurielle

David Lopez réussit à mixer deux registres littéraires opposés, un rendez-vous entre une langue argotique, typique des quartiers populaires et des jeunes, et une langue plus soutenue. Une ambivalence qui fait écho à cet entre-deux dans lequel vivent les personnages : entre la ville et la campagne, entre le centre-ville et la zone pavillonnaire. Jonas et ses potes ne sont ni de la cité, ni des quartiers chics. Ni des « petits bourges », ni des « cailleras ».

Ce soubresaut du verlan apporte un vent de fraîcheur, ce genre romanesque ayant souvent été mis au placard ou caricaturer. David Lopez rend ses lettres de noblesse à un parlé courant dans la jeunesse de France, rend accessible par son écriture sonore et très imagée le fief, devenant un extensible à manipuler à sa guise par le lecteur. L’intertextualité dont procède le roman fait office d’hommage à des classiques de la littérature introduites par des situations burlesques, à la manière d’un sample dans le rap (le récit de Lahuiss renseignant à ses potes d’où vient l’expression « cultiver son jardin » sur Voltaire ou encore la dictée d’un passage de Louis-Ferdinand Céline).

Pour une littérature décomplexée, je vous conseille ce livre comme une initiation à un genre littéraire neuf et en plein expansion.

Jimmy SAINT-LOUIS

Retrouvez David Lopez jeudi 22 mars à 19h pour une lecture-rencontre autour de Fief, à la bibliothèque Elsa-Triolet à Bobigny, animée par notre journaliste, Rouguyata Sall

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