À l’occasion de la sortie de son nouvel album, la sublime Awa Ly s’est entretenue avec Lansala Delcielo.

Dans un café aux allures de Rome antique, la ponctualité n’est pas de rigueur, mais un sourire lumineux efface les quelques minutes d’attente. Rayonnante, malgré sa longue journée de répétition, on découvre la silhouette longiligne d’Awa Ly emmitouflée dans plusieurs couches de vêtements. « Utilisant la technique de l’oignon » comme elle le dit. L’ombre de Jules César plane au-dessus de ce lieu culturel parisien, pas de café latte, mais deux chocolats chauds accompagnent ses confidences entre itinéraires, voyages et musiques.

« Awa Ly, c’est ma véritable identité. Pour la petite histoire, la grande sœur de mon père était mon homonyme et à la fois une sorte de marraine ». Plus qu’un simple patronyme pour cette artiste d’origine sénégalaise, c’est un hommage à un être aimé qui n’est malheureusement plus de ce monde. « Les gens avaient l’habitude me demander si c’était mon nom de scène, je me disait qu’il y avait quelque chose… dans le faite que ça soit court et que ça se retient facilement ». La méprise n’est jamais très loin, mais la chanteuse de 39 ans préfère en rire. « Parfois, on me demande si mon nom s’orthographie : “L-e-e”, non c’est “L-y”, je ne suis pas asiatique ! » La musique a toujours accompagné ses pas grâce à la transmission du patriarche. « Mon père a une collection de vinyles immense très éclectique. Il écoutait du Ray Charles, des orchestres afro-cubains, Simon and Garfunkel, Neil Young, en passant par Léo Ferré, Brassens… Sans oublier de la musique africaine : Yousou N’dour, Baaba Maal, Ismaël Lo… ».  Ses oreilles foisonnent dans cet arc-en-ciel sonore où tous se bousculent, mêlant les influences de ses frères et sœurs, la soul, le hip-hop, le rap. Cette cadette ne se laisse pas bercer par le groove de sa fratrie : elle se dirige plutôt vers le jazz.

Awa-Ly_Bernard-Benant-005« À l’époque, je vivais à Bagneux… Je partais souvent à la bibliothèque de ma ville. Un jour, j’ai fait la rencontre d’un monsieur qui travaillait au rayon musique. J’étais au collège, je men et j’empruntais beaucoup de CD. Il m’a fait découvrir Billy Holiday, Milles Davies, John Coltrane, Etta James… J’aimais beaucoup ces sons, ces swings, ces interprétations, la structure de ces musiques ». Une bibliothèque, un homme, une rencontre vont forger le destin de cette artiste à la voix de velours. Poussée par ce panel de classiques incontournables de la « Great Black Music » Awa s’est mise à donner de la voix, chanter pour le plaisir, pour ses amis, sans imaginer la tournure que ça allait prendre. « J’ai vraiment commencé à chanter à Bagneux dans une chorale, du nom de “Conscience”, qui s’était formé pour le bicentenaire de l’abolition de l’esclavage. Je n’y suis pas resté très longtemps, mais ç’a été une expérience vraiment marquante. Je n’ai pas pu continuer à cause de mes études. » Elle se heurta à une barrière classique, celle de la scolarité. Sa famille lui a fait comprendre que, c’était bien la musique, mais que les études devaient rester sa priorité. La chanteuse en herbe fait à l’époque des études dans le commerce international  Elle se spécialise par la suite dans le droit du travail européen, à l’université de Saint-Quentin-en-Yvelines (78). « J’avais un stage à faire, j’ai bénéficié d’une bourse européenne, le Leonardo… Je devais juste rester six mois, mais ça fait 16 ans que je vis en Italie ! ». Elle marque un temps et s’arrête en pleine narration. Elle semble s’imprégner d’un parfum, d’une image, d’un son : « J’adore cette musique, c’est Alice Russel, son disque est super ». Awa Ly sait de quoi elle parle, cet air est à la fois entrainant et relaxant. « Juste après mon stage, j’ai tout de suite eu des propositions de travail… Je me suis mise à travailler, je m’occupais du développement de chaîne thématique pour le câble et le satellite à l’étranger, produites en Italie… En parallèle de cette vie professionnelle, j’allais très souvent voir mes amis musiciens jouer. Ils m’ont dit un jour pourquoi tu ne viendrais pas chanter avec nous sur scène ? ».

De fil en aiguille Awa Ly participe à des jam-sessions, enchaine les chansons et intègre un groupe. « Il y a eu un bouche-à-oreille, je commençais à avoir des demandes de concert… Ça fait rapidement et de façon naturelle et à un moment donné je me suis retrouvé dans l’impasse, j’ai dû faire un choix… Continuer la voie professionnelle ou se lancer dans l’aventure vocale, je me suis engagé sans hésiter dans la musique ». Elle commence avec un premier groupe, « Deeper blue », à faire des reprises en anglais jazz & pop. Pas avare d’expérience musicale, elle se lance dans un trio du nom de « Chantons ! » avec lequel elle s’attaque à des classiques de la chanson française revisités en version jazz… Ce qui leur a permis d’enregistrer deux albums (en 2008 et 2011) pour le Japon et de faire une tournée nippone avec des chansons de Édith Piaf, Charles Trenet, Yves Montant, Claude Nougaro, Jacques Brel… « Après le Japon, j’ai eu la possibilité d’enregistrer mon premier album solo du nom de “Modulated”, sorti en 2009, de façon indépendante. Par la suite j’ai fait un EP en italien intitulé “Parole Prestate” (2012), car ce sont des morceaux prêtés par mes amis musiciens ». Elle revient en 2014 avec EP éponyme, cette fois-ci avec des chansons produites par Greg Cohen, le contrebassiste qui a travaillé notamment avec Tom Waits, Marianne Faithfull, Woody Allen…

De l’eau a coulé sous les ponts, l’ancienne chanteuse en herbe est devenue la chanteuse à plume avec la sortie de son deuxième album, « Five and a Feather ». Ce dernier sortira demain, vendredi 25 mars, et vous pourrez retrouver son univers à mi-chemin entre la soul old school et la pop moderne le 31 mars pour un concert au Café de La Danse, dans le XIème arrondissement, à Paris.

Lansala Delcielo

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