Depuis trois ans, Sylvie Nordheim animent des ateliers d’écriture à la Maison d’arrêt de Fleury-Mérogis. Le Vestiaire est une pièce en deux actes, résultat d’une écriture collective autour de l’univers du football. Récit de la soirée.

Le Théâtre de l’Odéon et son décor cossu à haute charge historique font l’effet d’une enclave, d’une parenthèse enchantée qui vit hors du temps. Le temps s’arrête et se fige. Une fois dans l’enceinte tout parait possible. L’incroyable se produit sous les yeux des spectateurs ébahis. Le fantôme de Corneille plane dans le décor rouge et blanc d’une salle de lecture noire de monde. Au sommet de l’estrade, une douzaine d’hommes sont en représentation. Ils sont accompagnés d’une blonde souriante. Ils détonent. Ils étonnent. La pièce de théâtre s’appelle Le Vestiaire.

Les acteurs ont le gabarit de véritables athlètes. Le poids des mois de détention se ressent dans leurs regards, dans leur corps et dans leur posture : bras croisés. Le parquet lustré de l’Odéon accueille des comédiens qui habituellement bombent le torse en poussant le sol de la maison d’arrêt des hommes de Fleury-Mérogis (Essonne).

La salle est archi comble. Le public retient son souffle. Il ne sait pas à quelle sauce il va être mangé. Les acteurs masquent maladroitement leur stress en projetant une nervosité virile. Sylvie Nordheim, présente avec eux sur scène, anime depuis trois ans des ateliers d’écriture avec des détenus. Elle prend la parole en préambule, en appelle à la bienveillance de l’audience. Elle narre l’aventure humaine que représente Le Vestiaire, une pièce « écrite à la maison d’arrêt de Fleury-Mérogis, dans le cadre d’un atelier de théâtre créatif soutenu par l’Odéon-Théâtre de l’Europe, Le Service Pénitentiaire d’Insertion et de Probation de L’Essonne… »

La pièce est lancée. Les premiers sourires s’esquissent, les appréhensions s’esquivent, des murmures d’approbation bruissent et des éclats de rire complices explosent. La salle est en communion. Le thème est celui d’un match de football à travers le huis clos du vestiaire. Les comédiens, devant un public acquis à leur cause, gagnent en confiance. Ils improvisent parfois et tentent des choses. La douce cacophonie des applaudissements désordonnés caresse leurs lobes oculaires. Ils se prennent au jeu.

Le premier acte se déroule avant le match de super coupe de football qui oppose une équipe de première division française à un petit poucet de seconde division. Le Vestiaire est le théâtre de cet affrontement. Le ton est léger. L’équipe de Ligue 1 est persuadée de remporter la super coupe, quand l’équipe de ligue 2 s’en remet au marabout de Mamadou qui a lu l’avenir dans les entrailles d’un poulet acheté à Château-Rouge. Le second acte sonne le glas de la victoire des outsiders : l’équipe de « seconde zone ».

Par le rire, le cynisme et un ton impertinent, les acteurs passent en revue l’actualité sportive et fiscale (affaire Zahia, taxe à 75%, le foot business et ses dérives). Comme la musique, le rire adoucit les mœurs, les spectateurs assistent, après l’euphorie de la victoire, à l’apparition des ego surdimensionnés qui font oublier aux personnages que c’est l’union qui a fait leur force sur le terrain. Ils prennent le melon tel Icare, chacun se voit voler égoïstement vers le soleil de la réussite quitte à s’y brûler les ailes. Mais le bon sens l’emporte. La team revient aux fondamentaux. La solidarité et l’esprit de groupe triomphe.

Lilian Thuram fait son apparition dans son propre rôle. Il donne de la voix pour féliciter les vainqueurs. Le roc de 98 leur fait comprendre que le succès n’est pas une fin en soi et que la clé de la réussite des grands champions c’est d’être capable de gérer l’après. Au diable la fortune sans le travail ! Que vaut la réussite sans humilité ? Malgré la gloire et les paillettes, il ne faut pas oublier de jeter un œil dans le rétroviseur crasseux de la caisse qui vous a fait emprunter l’autoroute du succès.

Plus qu’une pièce de détenus qui jouent les footeux, Le Vestiaire est une mise en abyme des drames de la vie : le désir de reconnaissance, la désillusion amoureuse, l’envie d’imposer le respect dans les yeux de l’autre et la rage d’exister qui peuvent mener dans l’impasse de la dérive. L’émotion est palpable, chaque spectateur vient de faire un voyage dans l’insoutenable pesanteur de son être. Entre les accolades, les applaudissements, les cris de joie, d’anciens détenus venus soutenir leurs camarades, les familles en larme, les pensionnaires de Fleury ont la satisfaction d’avoir accompli quelque chose de grand.

Quand l’enclave des quatre murs décrépis de Fleury-Merogis s’invite au théâtre de l’Odéon, l’espoir renaît. On se dit que grâce à l’art la vie n’est pas pute, mais une lutte permanente au service du progrès, du dépassement de soi et de la tolérance.

Balla Fofana

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