Électricien, 34 ans, marié et payant ses impôts, Sam* semble à première vue un monsieur tout le monde. Cette description pourrait être celle du Foster de jour. Le Foster de nuit graffe. Ce verbe n’existe toujours pas dans la langue française, pourtant le graffiti urbain remonte, en France, aux années 1980. Majoritairement perçu comme dégradation et nocivité urbaine, le graffiti est pénalement réprimé par l’article 322-1 du Code pénal, qui prévoit des amendes pouvant monter à 30 000 euros et jusqu’à deux ans d’emprisonnement. Paradoxalement, cet art de banlieue commence à être inclut dans l’art contemporain, les graffeurs les plus connus exposent leurs toiles dans des galeries d’art parisiennes. En banlieue, nous avons nos artistes.

Comment en vient-on au graff ?

Il y a différents niveaux dans le graff, ou plutôt différents stades : le tag et le graffiti. Le premier attire souvent les critiques et dérange, tandis que le second crée plus d’émerveillement, on se demande comment le mec a pu faire un dessin génial, juste avec une bombe. Souvent, on commence par le tag avant de se tourner vers le graff. Moi-même, au début, j’ai fait du tag, qui à la base se résume par une signature. Dans les années 1990, quand on n’avait pas encore vingt ans, tout le monde avait un nom de taggers dans le coin. À Blanqui, les « Blanqui Man » et autres « TBM » (ndlr : Ta Belle Mère).

Le graffiti est-il réservé aux seuls habitants de banlieue ?

Il existe deux profils-types dans le monde du graff : les mecs de banlieue et les « petits bourges ». C’est essentiellement le monde des skateurs. Évidemment, les premiers sont plus nombreux et sont ceux qui sont à l’origine de cet art. Mais le monde du graff est ouvert à tous. Dans ce milieu, tu es jugé sur la qualité de ton graffiti et non pas d’après ton origine sociale.

Et les graffeuses dans tout ça ?

Je peux vous dire qu’il y a des filles dans le graff, et plus qu’on pourrait le croire. Elles sont moins nombreuses que les garçons, comme dans de nombreux milieux d’ailleurs. Mais elles sont reconnues pour leur talent. Si une fille met à l’amende un mec, il l’admet. Pas de sexisme dans ce milieu-là.

Est-ce que le graff c’est de l’art ?

Je dirais que ça dépend de ce qui se trouve sur le mur ! Il faut savoir être objectif. Mais la plupart des graffs sont de l’art à part entière. Depuis peu, des graffeurs de renom sont exposés en galerie. Il y a même un graffeur connu, Mode2, qui a donné des cours à l’université. Ça a permis d’ouvrir une petite porte, mais la majorité est encore dans la clandestinité. Dans le graff, il y a une envie de faire du joli, du beau, avec de la couleur, des effets. De plus, dessiner à la bombe, ce n’est pas dessiner au pinceau, le maniement est plus difficile. Il y a une phase d’apprentissage avant de parvenir à un niveau élevé. La plupart des gens réduisent malheureusement le graff à un désir de dégrader : c’est commun que de penser ainsi. À l’origine, le graffiti est un mouvement contestataire et revendicatif, comme a pu l’être le rap à une certaine époque. Mais il ne porte pas de revendication précise, il n’existe pas de slogan politique. C’est une forme d’expression du mal-être dans lequel on vit : malaises social et urbain en particulier, qui englobent ensuite des réalités diverses.

Peut-on vivre de cette activité ?

Pas tout le monde, mais oui, aujourd’hui il est possible de vivre du graff. Il y a ceux qui exposent leurs œuvres, et ceux qui se font payer pour graffer la devanture d’un magasin, par exemple.

Et si demain, on vous donne du matériel, des toiles, et qu’en échange, on vous demande de ne plus tagguer sur les lieux publics, accepteriez-vous ?

Le mouvement du graff est et sera toujours un mouvement que personne ne peut contenir. Il y aura toujours des mecs qui continueront de pratiquer dans des endroits non autorisés. Un mur reste un mur, on a toujours exercé là-dessus, pas sur des toiles, c’est difficile de changer de support. Maintenant, un mur autorisé, c’est autre chose. Là encore, on ne peut pas faire de profil-type de graffeur. Donc certains rechercheront toujours à exercer dans l’interdit, c’est leur kiff, tandis que d’autres sont plus sur des plans tranquilles et sans risques. C’est mon cas, je suis plus sur des plans pépères : terrains vagues, zones désaffectées.

Le goût du risque, graffer dans l’urgence, la nuit en catimini avec la crainte de la police font-ils partie intégrante du plaisir que vous prenez en exerçant votre passion ?

Les interdits légaux ont « calmé » beaucoup de personnes. Quand j’ai commencé, ces lois n’existaient pas, donc il n’y avait pas de risque. Les flics ne savaient même pas quoi faire de toi quand ils t’attrapaient. Depuis, ça a complètement évolué. Même les RG font ce qu’on appelle des répertoires, c’est-à-dire qu’une brigade spécialisée dispose de ses propres fichiers. Des équipes vont sur place, prennent des photos et recensent. Le jour où ils remontent « la filière », ils ressortent tous les dossiers répertoriés. De ce fait, des gars sont beaucoup plus connus à la SNCF qu’ailleurs. Mais je dirais qu’avant le risque de se faire choper par les forces de police, il y a d’abord les risques que certains prennent en tagguant sur les voies : les trains sont le premier danger.

Tu t’es toi-même déjà fait attraper ?

Oui, plusieurs fois. Au début, les répercussions n’ont pas été d’une grande gravité : confiscation de matériel, parfois une ou deux heures au poste. Le pire que j’ai fait c’est une garde-à-vue de vingt-quatre heures. Aujourd’hui, vu la loi, les amendes sont très sévères, on risque aussi une peine d’emprisonnement. C’est la loi, c’est normal. Mais d’un autre côté, on pourrait trouver des compromis, notamment avec la SNCF, qui au lieu de perdre son temps et son argent à trouver les coupables de tags, ou à effacer des graffs, pourrait, pour lutter efficacement contre le vandalisme, nous ouvrir des murs et nous laisser nous exprimer par notre art. Ils sont dégueulasses les murs tout gris des lignes ferroviaires. Ça contribuerait à réduire le vandalisme sur les trains.

Comment faites-vous pour tagguer dans des endroits inaccessibles, comme notamment en haut du bâtiment S, en face du lycée Jean Renoir de Bondy ?

Le tag tout en haut du bâtiment S est assez anecdotique. À la base, il y avait un tournage de cinéma pour un film. On en a profité. On est monté par la cage d’ascenseur sur le toit, mon collègue s’est penché, je le tenais et il a taggué à l’envers. C’est clair qu’en voyant le tag à cet endroit là, tout le monde a halluciné, même vous aujourd’hui puisque vous me posez la question ! Ça montre qu’on prend parfois des risques.

Propos recueillis par Fethi Ichou

*Prénom modifié

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