« Ma famille est composée de peintres, d’écrivains, de sculpteurs, mais la musique reste la terra incognita », sourit Frédéric Chaudière. Ce luthier de 48 ans ne paye pas de mine dans son atelier au cœur de Montpellier. Pourtant, la lutherie est aujourd’hui son gagne-pain. Tout commence il y a 25 ans. L’adolescence, une période tumultueuse. Un garçon de 14 ans rock’n’roll et révolté qui joue de la basse dans un groupe de punk.

Passionné de musique, il fabrique une première guitare pour un membre de son groupe. Puis une seconde pour lui. La troisième sera vendue au guitariste de Jean-Jacques Goldman. Loin d’être touché par l’univers « Rachmaninov » (compositeur, pianiste et chef d’orchestre russe), il se lance toutefois un nouveau défi : fabriquer des violons. « La forme me fascinait. C’est un peu l’école de la rigueur, ça me permettait aussi de voir d’autres domaines, moi qui détestais le classique ! » Une lubie d’adolescent ?

Frédéric se renseigne alors sur les différentes écoles et rejoint l’Angleterre pour deux ans. A son retour, il loue un atelier, emprunte deux outils et commence à travailler aux côtés d’un luthier de Montpellier. Le professeur du Conservatoire national supérieur de Paris est l’un de ses premiers clients. A une époque où internet n’est encore que de la science fiction, Frédéric reçoit des lettres à n’en plus finir. Les gens venaient récupérer leur violon deux ans plus tard. S’il est sollicité pour la fabrication, on ne peut pas dire qu’il soit un virtuose de la musique. « Au début je n’étais pas capable d’évaluer la sonorité d’un bon instrument. Je cassais les cordes quand j’essayais d’accorder. Mais au fil du temps, mon oreille s’est faite, je sais pourquoi et de quelle manière on obtient les résultats », explique-t-il.

Frédéric Chaudière fait pourtant parler de lui. Des musiciens viennent parfois de New York pour un réglage de sonorité qui dure cinq minutes avant de repartir pour Los Angeles donner un concert. Pas question pour eux de confier cette tâche à un autre. Les artistes du monde entier se déplacent pour ses violons. Kazakhstan, Israël, Chine, Corée, Argentine, Espagne, Canada, Brésil… La liste est longue ! Des noms tels que Norbert Brainin du Quatuor Amadeus, Jean-Jacques Kantorow, Rainer Moog, Igor Ozim… Et des instruments pour tous les styles de musiques. Du classique au métal.  « Un bon violon est un bon violon. Avec on peut faire tout ce que l’on veut. Trois conditions : il faut qu’il soit facile à jouer, timbré et puissant. »

Être un bon luthier, selon lui, c’est « avoir un bon toucher, de bons yeux, un bon bois, de bons outils », mais le plus important : « Avoir des choses à dire. » Et pour cela, il faut une implication totale. Et pour avoir de bon outils, il faut qu’ils aient leur histoire. Errant au marché au puces de Sheffield en Angleterre, il déniche un rasoir de barbier du 19e siècle. Une fois la lame passée à la meule, il fabrique le manche. Les filets du violon quant à eux, sont fabriqués avec des copeaux de bois qu’il fait cuire dans du bois de campêche. Le vernis qu’il applique sur l’instrument est fabriqué avec de l’huile de lin qu’il lave, fait cuire et qu’il mélange à de la résine de pin qui aura elle-même cuit pendant de longues heures. Dans son atelier, les odeurs de bois projettent le visiteur dans une autre époque. Tout est artisanal. Et cela m’intrigue. La sensibilité du luthier serait la même que celle d’un musicien ?

Frédéric me propose alors une expérience. Je dois placer mes deux mains sur l’armoire vitrée. Une main sur le bois, l’autre sur la vitre. « Qu’est ce que tu sens ? » Il me paraissait évident que la vitre était plus froide que le bois. « Tout ici est à la même température, les matériaux envoient des informations erronées à ton cerveau. C’est cela que l’on travaille pour faire de bons violons. » C’est ainsi qu’il reconnaît au toucher quel bois fera un bon violon, certains sont plus gras, d’autres plus sableux et rêches.

Parce que ce que Frédéric sent, les musiciens le sentent aussi. Les violonistes entretiennent un rapport fusionnel avec leur instrument. Un jour, Frédéric fait un violon si réussi, qu’il demande au musicien de pouvoir l’emprunter pour une exposition une première fois. La seconde fois, le musicien lui annonce : « Je te prêterai plus facilement ma femme que mon violon. » Les rapports entre le musicien et son violon sont très forts. « Il est comme un organe. Si une autre personne joue dessus, ça sonne différemment ensuite. C’est très sensible », précise Frédéric. C’est ainsi qu’un violoniste lui rend visite avec un violon italien afin de régler les sonorités. Un coup d’archet a suffi au musicien pour se rendre compte que le luthier l’a joué. « Beaucoup de musiciens deviennent fous à cause de leur violon. Ça peut aller jusqu’à l’élève qui pousse sa prof dans les escaliers pour le récupérer. On y met toute sa vie. Un violon a un corps, un dos, une tête, des chevilles, un estomac, une âme. C’est une personne ! »

Norbert Brainin du Quatuor Amadeus (aujourd’hui décédé) se rend un jour chez Frédéric. Il lui laisse son Stradivarius, « La Joconde des violons » pour en faire une copie. Ce même Stradivarius qui était entre les mains de Bronislaw Huberman. Obligé de fuir aux États-Unis, il s’était fait voler ce violon par un adolescent qui jouait dans les bars et écrasait ses cigarettes sur l’instrument. Quand le violon est réapparu, ça a fait la une de certains journaux. Il se retrouve ainsi entre les mains de Brainin. Aucun livre ne relatait alors cette histoire rocambolesque. Une dizaine d’années s’écoule. Frédéric se lève en pleine nuit pour écrire cette histoire dont personne ne parle dans son livre : Tribulations d’un Stradivarius en Amérique. Un autre talent fait surface et une histoire qui ne passera plus aux oubliettes.

Aude Duval

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