L’artiste Syrien Hamid Sulaiman publie « Freedom Hospital », une bande dessinée en français racontant avec justesse la vie de révolutionnaires pacifistes qui voient leur pays descendre aux enfers.

Hamid Sulaiman est un jeune homme de trente ans qui porte une barbe bien entretenue, des lunettes, les cheveux longs et un chapeau feutre. Une allure proche de celle des hipsters parisiens, si ce n’est que l’air suffisant généralement adopté par cette caste est remplacé par un grand sourire communicatif. Autour d’un café, il me raconte son parcours : originaire de Damas, Hamid a toujours été passionné par le dessin et les comics, pourtant interdits en Syrie. Il choisit de faire des études d’architecture, après lesquelles il ouvre un studio d’artiste et commence à exposer ses œuvres. Lorsque la révolution contre le régime de Bachar al Assad éclate, il s’engage dans le mouvement protestataire, publie des dessins dénonçant l’usage de la torture et organise la couverture médiatique des manifestations.

Il est rapidement arrêté et jeté en prison. Par chance, le jeune artiste ne subit pas les traitements criminels auxquels des milliers de personnes, dont certains de ses amis, seront soumises. Il comprend cependant qu’il n’y échappera pas deux fois et fuit, au lendemain de sa libération, pour l’Égypte. Là, il entame les démarches pour obtenir un droit de séjour européen et esquisse les premières planches de son roman graphique. Son visa sera allemand, mais son but sera la France. « Il existe trois grandes traditions de bande dessinée » m’explique-t-il,  « les comics américains, les mangas japonais, et la bande dessinée franco-belge, qui m’a toujours fait rêver ! ». Cinq ans plus tard, Hamid habite à Paris, et publie « Freedom Hospital ».

Freedom hospital_162Son récit se déroule en 2011, dans une petite ville de Syrie. La guerre vient de commencer et chacun se persuade qu’elle sera brève. Yasmine, une étudiante en pharmacologie, a transformé l’ancien restaurant de son père en hôpital clandestin, dans lequel une équipe insolite soigne les révolutionnaires blessés. Son amie d’enfance, Sophie, l’a rejoint pour faire un documentaire sur la résistance syrienne. Les deux jeunes filles ont grandi ensemble, mais Sophie a quitté la Syrie avant l’adolescence pour s’installer avec ses parents à Paris, où elle a vécu déconnectée de son pays d’origine. Ses yeux sont les nôtres, ses questions, parfois candides, celles que nous aurions posées pour comprendre les diversités religieuses, ethniques et politiques en Syrie. « Je voulais décrire la complexité de la société syrienne, sans pour autant que mon livre ne devienne un manuel scolaire » précise l’auteur. Au Freedom Hospital, on rencontre ainsi des assyriens, des kurdes, des sunnites, des alaouites, des chrétiens, des agnostiques, des religieux pratiquants et modérés, des supporters des Frères Musulmans, des laïques…

Freedom hospital_83Ces personnages fictifs sont inspirés d’individus que Hamid a rencontrés avant de quitter la Syrie. Rassemblés sous la structure fragile et menacée du Freedom Hospital, nous les voyons réagir face à une violence exponentielle. Les bombardements se multiplient, des enfants meurent sur leurs lits de fortune, les amputations sont pratiquées sans anesthésie tandis que les officiers du régime cherchent à localiser l’hôpital. Les saisons passent et le décompte des victimes augmente inexorablement, mais Yasmine continue de croire en une issue prochaine. Un espoir qui semble de plus en plus chimérique à mesure que les rapports de force se complexifient : les groupes révolutionnaires se divisent, des benêts exaltés s’auto-proclament chefs de guerre, l’armée syrienne massacre sans merci, avec le support de ses alliés russes, l’État Islamique gagne de l’ampleur… Lui qui focalise presque toute l’attention de nos médias, est ici replacé dans un contexte plus général permettant de mieux comprendre son impact sur les millions de syriens qui souhaitaient se débarrasser d’un dictateur tortionnaire et obtenir un avenir démocratique pour leur pays.

En nous invitant à partager le quotidien de ses personnages, leur humour, leur sensibilité, leurs anecdotes, Hamid parvient à transmettre une idée des histoires personnelles dissimulées derrière les images désolantes qui envahissent nos écrans. Ses dessins en noir et blanc oscillent entre des scènes figuratives et d’autres composées de silhouettes épurées, éminemment poétiques, qui contrastent avec la dureté du sujet traité. Au fil des pages, l’auteur joue avec l’ombre et la lumière, la réalité et la fiction, pour composer une vision intime et explicite d’une guerre dont nous pensions avoir tout vu.

Hannah Kugel

*Freedom Hospital de Hamid Sulaiman (Ça & Là/ Arte Edition)
*18 planches originales de « Freedom Hospital » sont exposées du 18 mai au 18 juin 2016 au MSc & MBA INSEEC, 10 rue Alibert 75010, Paris.

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