Joann Sfar a peur. Le réalisateur et scénariste de « Gainsbourg (vie héroïque) » le dit et le répète devant l’immense salle de l’UGC Ciné Cité des Halles, pourtant suspendue à ses lèvres, pour cette ultime avant-première parisienne, deux jours avant la sortie nationale. Mais que peut-il bien redouter ? Ce film bénéficie d’un buzz énorme depuis plusieurs mois, pas une affiche 4 par 3 dans Paris qui n’exhibe le profil de son incarnation de Gainsbourg, le phénoménal Eric Elmosnino, un plan média version Grosse Bertha… Mais surtout des rires, de l’émotion puis des applaudissements quand défile le générique de fin.

Le film plaît au public de l’UGC, c’est palpable. Pourtant, la bande-annonce a de quoi faire flipper. Ça fleure le Sagan (malgré Sylvie Testud, excellente) et le biopic d’Edith Piaf à plein nez, où Marion Cotillard avait beau hurler et s’égosiller avec brio, rien n’arrivait à faire oublier le Belleville de carton-pâte et tous les artifices, piège à Hollywood. Mais « Gainsbourg (vie héroïque) » ne ressemble pas à sa bande-annonce. Ce conte intrigue, étonne et ne remportera sans doute jamais d’Oscar. Trop franco-français dans ses références, trop décalé, trop onirique… Les angoisses de Lucien devenu Serge s’invitent à sa table tel un ange noir, pour mettre Gainsbourg face à Mister Hyde, face à Gainsbarre.

La lumière, c’est les femmes de sa vie, sublimées par la caméra de Sfar qui lui l’apporte, mais épisodiquement. Des femmes de l’ombre comme le modèle des Beaux-Arts de son enfance, ou Elisabeth, sa première femme des années de vache maigre, sa seconde femme et mère de ses deux premiers enfants, et des stars, comme Greco et surtout Bardot, le mythe, ce fantasme masculin des sixties qui deviendra son amour passion et laissera son cœur en lambeaux.

Puis débarque Jane, une tornade de fraîcheur, de fantaisie et d’amour délicatement interprétée par Lucy Gordon à qui le film est dédié. La belle actrice britannique a choisi la pendaison pour se suicider en mai dernier. Gainsbourg, lui, avait choisi les Gitanes bleues, l’alcool et les virées nocturnes tout au long de sa vie d’homme et d’artiste.

Car c’est bien l’artiste que révèle avant tout le film : un peintre tué dans l’œuf, jamais assumé, un musicien imposé d’abord par son père lui-même pianiste, puis un auteur-compositeur-interprète qui se transformera en véritable poule aux œufs d’or… Lucien Ginsburg, un titi parisien, fils d’immigrés russes qui dû se cacher pendant la guerre pour ne pas être déporté à cause de son étoile de shérif, comme il s’amusait à l’appeler, et qui se qualifiait d’insoumis devant des paras outrés par sa Marseillaise version reggae. Insoumis, mais prêt à se ruiner pour acheter un manuscrit original de l’hymne national écrit par Rouget de l’Isle. Gainsbourg ou sa vision de l’identité nationale 30 ans avant le débat qui secoue la France d’aujourd’hui.

Mais alors, de quoi a peur Joann Sfar : de faire vendre moins de pop corn que « La Môme » d’Olivier Dahan, que son film soit un échec retentissant ? Les fans de ses BD cultes attendent avec impatience la sortie en juin sur les écrans du « Chat du rabbin », déjà réalisé, et les avant-premières de « Gainsbourg (vie héroïque) » se jouent à guichets fermés.

La réponse se trouve sur le blog de ce dessinateur de talent qui, avant ce long-métrage, n’avait jamais touché une caméra : « J’ai la trouille pour le film. J’ai aussi la trouille parce que je ressors des bandes dessinées et j’ai peur que tout le monde me déteste sur le thème « oh, il a voulu partir faire du cinéma, qu’il s’imagine pas qu’on l’a attendu ». Enfin voilà, je fais ma chiffe molle. Je vais retourner dessiner, tiens! » Joann Sfar a simplement peur qu’on ne l’aime pas… comme Serge Gainsbourg exactement.

Sandrine Dionys

Paru le 19 janvier 2010

Sandrine Dionys

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