Shone et Ker se sont donnés pour mission de décrire et revendiquer avec leurs mots et leur style ce qu’ils connaissent de leur quartier. Ces rappeurs du groupe Ghetto Fabulous Gang qui fait partie de 93 Etendard, un collectif de rappeurs du 93, ne se ménagent pas lorsqu’il s’agit de parler de leur quotidien. Originaires de la cité de La Forestière à Clichy-Sous-Bois, là où les révoltes de novembre 2005 ont éclaté, les deux jeunes hommes connaissent les galères depuis leur tendre enfance : des parents au chômage (le père de Shone ne travaille pas depuis 10 ans bien que titulaire d’un bac +5), les problèmes avec la police, la discrimination, un ascenseur souvent en panne, etc. Mais par-dessus tout, une volonté de réussir leurs projets et d’accéder à une vie meilleure prédomine. « J’aimerais avoir le frigo plein, un ascenseur qui marche, de l’eau chaude et des parents heureux. Est-ce trop demander ? », s’exclame l’un des deux rappeurs.

Shone et Ker ont choisi le rap comme ils auraient pu choisir le rock pour scander leur environnement misérable et exprimer leur colère. Leurs premiers morceaux ont été crées il y a 8 ans avec un titre, Ghetto, qui est sorti seulement l’année dernière, dans lequel ils crient « Ça va Ter-sau ! », autrement dit « Ça va sauter ».

« Ce qui me déçoit c’est que certains n’écoutent pas nos chansons parce qu’ils ont des préjugés sur la banlieue alors que nous évoquons la réalité », précise Shone.

Vous utilisez pourtant des mots forts à l’image du nom du groupe, Ghetto Fabulous Gang

Nous avons tendance à utiliser des mots à l’extrême comme expressions et non dans leur vrai sens.

Journée type d’un rappeur du 9-3

Shone : « Je me lève à 14h. J’arrive dans la salle de bain, des cafards se promènent un peu partout. Je prends ma douche. L’eau se coupe alors que je n’ai pas terminé. Deux solutions : soit j’arrête de me laver soit je chauffe de l’eau. En sortant de la maison, j’affronte le regard enflammé de mes parents assis sur le canapé, préoccupés par leurs problèmes et par mon devenir. Je descends les 14 étages par l’escalier. Dans le hall de l’immeuble, des jeunes sont debout accoudés sur les rampes à fumer du shit. Le corps est là mais la pensée est ailleurs. Ces gens rêvent d’une vie meilleure. Parmi toutes les personnes que je croise depuis le début de la journée, pas une seule n’a le moral au beau fixe.

Je tente de me rendre à Paris et rencontrer les personnes qui pourraient m’aider à développer mes projets musicaux. Premier problème : je n’ai pas d’argent pour m’acheter les billets de transport. Je fraude, résultat, les contrôleurs me coincent. Nous sommes tous égaux face aux amendes mais nous n’avons pas tous les mêmes moyens de les payer ! Arrivé sur Paris, je me fais contrôler par la police. Je suis assailli de questions du genre « tu viens d’où ? », « tu vas où ? « . Encore une fois j’encaisse ce qui m’arrive. Sur mon lieu de rendez-vous, la personne ne vient pas. Je dois l’appeler pour avoir des nouvelles mais je n’ai pas de crédit téléphonique. Impossible de demander à qui que ce soit de me prêter son téléphone au risque de passer pour un voleur. En fin de comptes, je retourne à la cité, dégoûté, en réfléchissant à un autre plan. »

« Avec le temps, on a plus de facilités à s’imposer »

Ce scénario a duré pendant près de 8 ans. Il s’est même amplifié.  » Depuis des années, nous sommes en marge de la société française « , ajoute Shone. Dur dur donc de s’imposer après des années de composition, de contacts et de travail quasi journalier ! Mais pas question de laisser tomber le rap.

Aujourd’hui, la vie de ces artistes n’a pas beaucoup changé mais leur musique, elle, commence à exister en dehors de la cité. En effet, les projets du groupe se concrétisent. Ghetto Fabulous Gang vient de sortir un album, « L’argent 2 la brinks ». En décembre, le groupe a produit un mixt up, « nous on n’est pas les autres », avec le titre « Mon rap te parle » dans lequel ils abordent des nouveaux thèmes comme les manières de gagner de l’argent. « Nous sommes couverts par des maisons de distrib’ de référence. C’est un grand pas. Cela dit, nous voulons rester les producteurs indépendants de nos propres musiques ! »

Et depuis quelques mois, Ker et Shone sont régulièrement invités à Skyrock et Génération 88.2 : « ce sont des émissions spécialisées diffusées la nuit à un moment où il y a peu d’audimat « , précise Shone. Quand je lui demande :  » est-ce que vous parlez sur des chaînes destinées à un plus grand public comme France inter, RTL ? « , il fait un rire moqueur en disant que ce n’est pas le genre de chaîne à passer des rappeurs à l’antenne. Alors, contre tout cliché, à quand leur passage sur les ondes de France culture ou France inter ?

Par Nadia Boudaoud

Nadia Boudaoud

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