Le jour tant attendu est arrivé. Il est 17 heures en ce samedi 25 septembre, et vu que je suis miss dernière minute, je n’ai pas encore acheté mon ticket d’entrée pour « Yannick Noah au Stade de France ». Or il se produit le soir même. Seule solution : les billets de désistement sur internet. Ça tombe bien, « Google est mon ami». Après deux ou trois recherches, je tombe sur un site exclusif dédié à la vente de billets entre particuliers. Le système est simple, on choisit son ticket, on le commande, on reçoit la confirmation d’achat par mail puis les coordonnées du vendeur pour la remise en main propre ou par envoi postal.

Envoi postal ? Trop tard. Va pour un ticket bazardé à moitié prix pour une bonne place dans les tribunes. Je valide ma commande, reçois aussi vite la confirmation et appelle le vendeur. A l’autre bout, un monsieur fort sympathique tout excité de se rendre au concert et qui m’explique les procédures d’échange. On se donne rendez-vous devant le Stade de France.

Plus une minute à perdre, je viens de me souvenir que l’ouverture des portes est à 18h30, c’est pas gagné mais on y croit. J’enfile une veste, un col, m’équipe de l’appareil photo de rigueur, de compotes de pomme pour le dîner dans les gradins et direction le métro ligne 1. La rame se pointe, pas trop blindée, j’ai où me poser, mon casque sur les oreilles à fond avec le dernier CD de Yannick, bien sûr.

A peine ai-je quitté Reuilly Diderot, qu’on « stationne » à Bastille pendant vingt minutes. Panique à bord, un homme s’est jeté sur les voies. Manquait plus que ça, il pouvait pas attendre un autre jour celui-là… Ce long break dû à un drame me permet toutefois de relativiser les choses. J’arrive enfin au stade et je comprends alors pourquoi Yannick Noah a été « élu » personnalité préférée des Français. La cohue est impressionnante. Je me sens bien au milieu de cette foule éclectique. Il y a de tout, des couples bras dessus, bras dessous, affichant fièrement leur métissage, des groupes de jeunes, certains sont venus en famille avec les bambins comme pour la messe du dimanche.

J’avance, j’avance, j’avance, sans voir la fin de cette route, car il est grand ce stade, ma foi. C’est une première pour moi, jamais venue encore dans ce lieu gargantuesque. On s’est donné rendez-vous devant l’entrée avec Didier (le vendeur du ticket) pour la remise du sésame. Un coup de fil rapide pour le rassurer de mon arrivée et se fixer un point de rencontre. Etant donné le monde et les queues interminables devant chaque porte, ç’aurait été mission impossible de récupérer mon billet si j’avais paumé mon portable.

En parlant d’oubli, je me suis rendue compte en chemin que je n’avais pas pris la carte mémoire de mon appareil photo. Les souvenirs, ça sera dans le cœur et dans la tête, et ce n’est pas plus mal, je profiterai mieux du spectacle. Le lieu de transaction a été fixé devant le stand de hot dog et de bières, juste à coté de l’entrée A. On finit par se trouver. J’ai enfin ma place. Soulagée, mais les minutes défilent, les queues se rallongent, l’excitation d’avant-concert monte et les portes sont toujours fermées. Je décide de ne plus quitter mon sauveur du jour, un homme grand, la quarantaine, un peu bedonnant avec beaucoup d’humour et surtout qui adore Yannick Noah et qui ne voulait manquer ce concert pour rien au monde. La soirée promet d’être fun.

Mon nouveau pote et moi attendons à la cool sur le côté, non loin de la queue encadrée par des agents de sécurité dépassés par l’ampleur de l’événement. Les portes commencent à s’ouvrir les unes après les autres, les esprits s’échauffent car bien évidemment, tout le monde veut être parmi les premiers à entrer pour choisir « la » place d’où l’on ne perdra pas une miette du concert. Comme deux petits filous, nous nous faufilons ni vus ni connus par-dessous la banderole de délimitation, et nous voilà en tête, prêts à investir les lieux.

L’endroit est majestueux. On se rend compte du gros pari, de l’énorme challenge que s’est fixé Yannick. Tout est si petit d’en haut, la scène est en forme de fleur. La pelouse se remplit de ses fourmis. Les gradins sont quasiment tous pleins. Le show commence. Une ola prend forme, partie de je ne sais où. Génial, la foule est unie, synchrone, comme pour donner du courage à Yannick. Les choristes font leur entrée, suivis des musiciens. Puis c’est au tour de Noah, celui que nous attendons toutes et tous. Il s’approche sous une nuée de fumée, le port fier, charismatique, vêtu d’un costume rouge et d’un chapeau blanc. Il marche avec une prestance inouïe. L’ovation est à la hauteur.

« Angela » ouvre les feux. Deuxième chanson et déjà un changement de tenue pour Noah, qui revient en décontracté. J’ai reconnu là le Yannick des courts de tennis, plein de fraîcheur et de tonus, nus pieds, faisant participer son public. Il danse, saute, court, se mêle aux spectateurs, récupère un t-shirt de l’équipe de basquet des Chicago Bulls (où son fils Joachim évolue), lancé par une fan.

Yannick a tout donné. Le moment qui m’a le plus marquée c’est lorsqu’il est descendu de la scène pour faire le tour du stade torse nu, pieds nus, juste vêtu de son jean, comme pour un 400 mètres de gloire, tout en continuant à chanter. Extraordinaire. Ce moment-là, c’était la confirmation de la sincère générosité de Yannick. Il a partagé des beaux instants de duo notamment avec le chanteur Disiz la Peste sur son tube « Métis », repris en chœur par le public de plus en plus joueur et imprégné du spectacle. Pour « Saga Africa », de belles femmes africaines aux formes généreuses vêtues de pagnes traditionnels sont apparues sur scène, et Yannick avait entre-temps enfilé sa belle chemise africaine pour coller avec le thème de la chanson, rappel de ses origines camerounaises, par son père, et de sa double culture.

Ces femmes faisaient une ronde comme dans les villages en Afrique, au rythme du tam tam, et lui les a rejointes, effectuant de beaux pas de danse traditionnelle. La foule est alors en transe totale. Pour moi, un pur moment de nostalgie, car j’ai repensé à mes origines de Dakar au Sénégal, tout a ressurgi et ça m’a remplie de joie.

La soirée s’est terminée à minuit avec une belle chanson engagée, « Aux arbres Citoyens ». Pour l’occasion il a fait venir des enfants habillés tout en blanc – on aurait dit des anges – avec des ballons de toutes les couleurs. La communion était totale. On était tous debout, comme lors d’un hymne de début de match. On a accompagné Yannick, puis il a dit, avec ses mots simples : « Merci les amis, à bientôt. » Yannick Noah en live, c’est de la balle, courez le voir de vos propres yeux, ça vaut le détour.

Sandrine Gbaguidi

Article également publié sur Terre d’avenir

Sandrine Gbaguidi

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