Glass est un pari risqué. Et la fin que lui accorde M. Night Shyamalan, son réalisateur, confirme cette prise de risques tant elle fait jaser. Mais peut-on attendre autre chose de celui qu’on surnomme le maître du plot-twist ? C’est sa signature, son super pouvoir pourrait-on dire, ces retournements de situation imprévisibles qui laissent le spectateur pantois. Son meilleur tour à ce jour est le fait d’avoir construit son propre univers, sur dix-neuf ans d’intervalle, sans qu’on puisse le voir venir un seul instant.

Petit rappel des faits. En 2000 sort Incassable et un casting de haut vol l’accompagne. Bruce Willis, son acteur phare depuis le brillant Sixième Sens, prend les traits de David Dunn, un stadier ayant survécu à un terrible accident ferroviaire sans aucune égratignure. Samuel L. Jackson interprète le rôle de Elijah Price, un spécialiste des comic books, tenant une galerie d’art dédiée à ce genre infantilisé par le reste de la société. Elijah est persuadé que les super-héros existent, et il tente de convaincre David qu’il est l’un d’entre eux et que sa vocation est de protéger les gens.

Pionnier du genre super-héroïque au cinéma, avec Incassable, Shyamalan sera le premier à inclure le monde des comics dans un style réaliste et moderne. Les Batman de Nolan, les X-Men de Bryan Singer ne feront que suivre le pas. Au départ, Shyamalan envisage déjà une trilogie. Mais, malgré les bonnes critiques, les résultats décevants du film font couler l’idée d’une suite. Il faudra attendre 2017 et son excellent Split pour envisager une suite. Le thriller psychologique engendre près de 128 millions de dollars. Son épilogue en surprend plus d’un en créant un lien avec Incassable.

L’incarnation de ce qui se fait de différent aujourd’hui

James McAvoy, acteur en vogue, y joue le personnage de Kevin Wendell Crumb, un homme atteint d’un trouble dissociatif de la personnalité, ayant près de vingt-trois personnalités qui cohabitent en son sein. La performance quasi-théâtrale de James McAvoy, époustouflante, est le point d’orgue de ce thriller psychologique. C’est le cinéma de Shyamalan qui veut ça : il appelle ses acteurs à se transcender, à s’impliquer profondément dans la mimétique de leur personnage. Exit l’acteur-star imposant sa façon de jouer, place à la fusion avec le personnage.

Avec Glass, troisième de la série, le réalisateur américain réalise un périlleux tour de force : allier l’univers poétique et fantastique porté par Incassable et le côté psychologique et horrifique de Split. Amoureux du genre fantastique, je vois Shyamalan comme l’incarnation de ce qui se fait de réellement différent et d’original dans le cinéma contemporain. Produit des années 90, j’ai été biberonné à ces blockbusters tels que Retour vers le futur, Jumanji, ou encore Jurassic Park.

Aujourd’hui, je me suis étrangement accommodé à ce désert narratif et scénaristique des dix dernières années. La domination des studios Marvel et de leur formule grand public n’est pas garante de films profonds. Le leitmotiv est simple : propager dans le but de divertir. Seuls des films comme Inception et Avatar ont su susciter mon intérêt. Shyamalan m’a permis de retrouver le goût pour le thriller psychologique, sa force est de suggérer des émotions fortes et des événements puissants dans des scènes minimalistes, dénuées d’un superflu de scènes d’action. Dans Incassable, on se souvient de la scène de confrontation entre l’homme orange et David Dunn, cadrée en plan séquence de 2 minutes 40, ou la scène de rencontre entre Elijah et David, dont la prise de vue est similaire à une case de bande dessinée.

A quand un Shyamalan français ?

Les messages délivrés à l’intérieur des films de Shyamalan sont tout aussi percutants, les thèmes abordés tournent souvent autour de la foi, de la peur et de la frontière entre le bien et le mal. La foi étant considérée non pas comme une croyance à une divinité mais comme une confiance en soi-même. Shyamalan fait partie de cette rare catégorie de cinéastes qui considèrent que la qualité d’un film se rallie à la qualité du message qu’il délivre. Le personnage de Elijah n’est qu’un prétexte de l’auteur pour établir une véritable éthique des super-héros.

La question subsidiaire à cette posture que je défends est la suivante : à quand un film type Shyamalan en France ? En effet, le cinéma français s’enlise dans des adaptations pourries de bande dessinée, ou dans le cinéma d’auteur. À l’heure de Netflix, les différentes chaînes françaises de diffusion multiplient les créations originales sans saveur ni originalité. Sans parler des fictions autour de drames familiaux, où les poncifs de l’infidélité sont souvent surexploités. Le cinéma fantastique est l’enfant pauvre du cinéma français. J’ai, certes, eu un maigre espoir avec David Moreau et son adaptation de la bande dessinée Seuls au cinéma.

Mais la dissension entre la BD et le film était trop grande, et elle en a laissé plus d’un sur la réserve, jugeant le rendu trop proche du teen movie. Avec un scénario bien ficelé et un budget décent, la création de contes fantastiques peut prendre un tournant inattendu en France.  Le Chant du Loup, film d’Antonin Braudy sorti le 20 février, montre la voie à suivre. Celle d’un thriller d’action qui s’installe dans un décor sous-marin avec des acteurs qui montent (Reda Kateb et François Civil) et d’autres plus reconnus (Omar Sy et Matthieu Kassovitz). Avec près de 500 000 entrées en première semaine, les chiffres ont montré que le public français pouvait être friand de réussites de ce genre.

Jimmy SAINT-LOUIS

Crédit photo : Gage SKIDMORE

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