« Gros » n’est pas un gros mot. « Gros » est un terme descriptif, dont le sens a été dénigré ces dernières années. C’est comme ça que Daria Marx et Eva Perez Bello du collectif gras Politique l’envisagent dans leur livre Gros n’est pas un gros mot. Avec témoignages, faits médicaux et sociaux, les deux militantes font un portrait monstrueux mais réel de la grossophobie dans l’espace public.

Le livre se scinde en 19 parties suivies d’un recueil de conseils. Il couvre ainsi l’intégralité de la vie des personnes grosses, de l’enfance, période de réflexes toxiques pris par des proches voulant bien faire, à la vie adulte et la parentalité des adultes gros. Les témoignages se succèdent, parfois plus choquants les uns que les autres, notamment lorsqu’il s’agit du corps médical. Ce sont presque des chroniques de maltraitance, aussi bien par le manque de matériel, que par l’attitude parfois inhumaine de certains soignants, certainement pas habitués aux corps gros.

Certains témoignages sont particulièrement durs, comme celui de Clara, 34 ans qui explique son calvaire lorsqu’elle a souhaité avoir un enfant. « J’ai d’abord rencontré mon médecin traitant pour confirmer ma grossesse. Plutôt que de me féliciter, il a passé une demi-heure à me faire la liste de tous les risques que je prenais, et que je faisais courir à mon bébé à cause de mon poids […] J’ai ensuite rencontré un gynécologue obstétricien qui m’a maltraitée tout au long de ma grossesse. […] Le jour de l’accouchement, j’ai dû être déclenchée, il m’a expliqué que c’était à cause de mon gras, que le bébé était coincé dans mes graisses. J’étais terrorisée« . Cette maltraitance médicale, qui se poursuit tout au long de la vie, trouve ses racines dans l’enfance. Les auteures le pensent et l’écrivent : si vous avez peur de faire un enfant gros, vous en ferez un. Les mesures de parents pour éviter à tout prix de faire un enfant gros sont parfois drastiques, allant même jusqu’à considérer de mettre une fillette de cinq ans au régime, comme l’explique Berthille.

De l’intersectionnalité des luttes

Les deux auteures étant des femmes, elles ont aussi tenu à couvrir la vie de Femme grosse. Avec un grand F car il est question de féminité, d’image du corps, de contraception et de grossesse, de désir charnel et d’engagement amoureux. Le constat fait par Daria Marx et Eva Perez Bello est assez décourageant, surtout lorsqu’elles s’attaquent au problème des vêtements. Il est bon de rappeler que les rayons des grands magasins proposent de moins en moins de vêtements plus size (grandes tailles) et que les magasins en proposant sont en périphérie des villes, dans des hangars peu accueillants.

Le livre dresse en même temps un constat sur notre société où les normes de genre conditionnent une dysmorphie plus ou moins stricte selon le genre. Comprendre : les hommes peuvent se permettre d’être gros. Il y a même des milieux où c’est privilégié – notamment chez les bears, communauté gay qui célèbre les hommes gros, ronds et bien masculins. La femme grosse, si tant est qu’elle est hétérosexuelle, est censée être cachée, comme quelque chose de honteux. Daria Marx et Eva Perez Bello abordent par ailleurs également le monde du travail, où les femmes grosses sont plus discriminées à l’embauche.

Fantasmes et relations amoureuses

Le témoignage de Séverine expose quant à lui les relations amoureuses. « J’ai rencontré beaucoup d’hommes qui affichaient clairement leurs préférences pour les partenaires en surpoids. Certains le faisaient ouvertement, d’autres étaient mariés à des femmes minces et m’avouaient leurs problèmes de désir et de sexualité dans leurs couples. Ils n’assumaient pas d’avoir une épouse ou une compagne grosse mais sexuellement ils étaient obsédés par les grosses. » Il est aussi question des fantasmes sur les gros.ses : soit bons au lit, très gourmands (évidemment), désespérés, dénués d’appareil génital (caché sous toute cette graisse), et bien d’autres clichés réducteurs. Le livre se place donc à la croisée de la lutte féministe, de la lutte LGBT+, de la lutte Body Positive et des travers que cette dernière peut parfois impliquer sous couvert d’acceptation du poids. Comprendre : l’acceptation d’un certain type de corps, en 8 ou en sablier, à l’image de la top model américaine Ashley Graham.

Tu serais tellement mieux avec un peu moins de kilos, tu as un si joli visage

Gros n’est pas un gros mot mentionne aussi les conseils nauséabonds donnés par les pseudo-diététiciens qui entourent les personnes grosses. Il s’attaque aussi à cette petite phrase assassine que chaque personne grosse – et surtout les femmes – a entendu dans sa vie : « Tu serais tellement mieux avec un peu moins de kilos, tu as un si joli visage« . S’attaquer à cette phrase, c’est renoncer à l’idéal de beauté qu’on nous rabâche tous les jours à coups de magazines féminins, et peut être interprété comme : « Laissez les femmes être moches. »

Un livre trop court

Gros n’est pas un gros mot est un Librio, collection à format court. On en redemanderait presque, tant le travail titanesque des deux auteures est nécessaire, tant le combat contre la grossophobie est peu connu. On regrettera cela dit l’absence de chapitre sur la qualité de l’alimentation. Ce n’est pas nouveau que si l’on mange mal, on grossit. Le témoignage d’Aurélie, mère de famille qui gagne le SMIC est criant de vérité et on aurait souhaité avoir un chapitre dédié à la qualité des aliments mis à disposition dans les grandes surfaces. Et de fait, faire un lien entre condition sociale et poids, car les obèses sont aussi victimes de la société de consommation. Il aurait aussi été intéressant d’ajouter un chapitre destiné aux détracteurs des anti-grossophobie, ces personnes qui militent activement (sur les réseaux sociaux) en faisant l’acte héroïque de laisser des insultes sous les photos de personnes grosses, et qui ont des idées révolutionnaires telles que « la grossophobie n’existe pas, allez courir les graisseux.euses« . Ce sont les mêmes qui dans l’espace public font sentir aux concernée.es qu’iels sont en trop. Et ce sont les mêmes qui se moquent des enfants gros à l’école, menant parfois jusqu’au suicide, reprenant l’exemple déchirant de Christopher, cet enfant qui s’est suicidé à cause du harcèlement vécu à l’école car il était trop gros.

On salue ouvertement la conclusion qui se présente comme un recueil de conseils très pratiques et qui remet les pendules à l’heure sur les choses à ne pas dire aux personnes grosses. Conseils à l’attention de tous : parents, soignants, enfants, personnes minces, personnes grosses, tout le monde y passe. Ce livre est nécessaire car il présente la grossophobie telle qu’elle est et la vie de personnes grosses telle qu’elle est. Ce livre écrit par deux concernées, pour des concernées ou non, apporte une fraîche perspective à cette lutte parfois trop souvent laissée de côté.

Paloma VALLECILLO

 

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