Au détour de l’un des stands de la librairie étrangère (pléonasme au Maghreb des livres) je croise trois hurluberlus entourés d’une cinquantaine de groupies en ébullition. Bon, elles n’étaient peut-être pas cinquante, et pas vraiment en ébullition mais elles n’en étaient pas moins captivées pas les trois bougres. Et pour cause, il s’agissait des dessinateurs de presse les plus connus au monde, enfin du monde Algérien, parmi eux : Gyps et Slim. Par une décision totalement arbitraire, je décide d’ergoter avec Gyps, auteur de plusieurs BD dont « Fis end love » « Algé Rien » et « Algé Rien de France ».

Le dessinateur de presse me raconte quelques années de sa vie mouvementée, et sa période « mickliyette » qui lui valu un exil en 1995. « Mickliyette, c’est mickey traduit en arabe, explique-t-il. C‘est comme ça qu’on appelle les petites caricatures. » C’est vrai que les Algériens sont les pros de l’arabisation de mots français en « ette ». Plus sérieusement, si Gyps est contraint de quitter l’Algérie, c’est qu’elle traverse pendant les années 90 l’une de ses périodes les plus sombres.

Période qu’il raconte dans sa BD « Fis end love » avec un humour déjanté et décalé qui en plus d’expliquer la situation en détail, permet de ne pas sombrer dans le misérabilisme, et surtout, de ne pas accuser une partie plus qu’une autre. En effet, les années noires de l’Algérie se sont soldées par de nombreux massacres, par la déperdition de la culture, la fuite des intellectuels entre autres « bons moments » qu’a vécu « Houria ».

Houria c’est le nom que Gyps décide de donner à l’homologue algérienne de Marianne. Lorsqu’il s’interroge sur les vêtements qu’il pourrait donner à Houria, il expose les problèmes récurrents, de l’Algérie, tiraillée entre la tradition et le modernisme. Avec la personnification de l’Algérie, l’histoire devient beaucoup plus simple à comprendre et les sombres moments beaucoup plus faciles à encaisser. Entre les anciens présidents Chadli ou Boudiaf, le FIS, l’Iran, le laxisme du peuple, personne n’est épargné le tout grâce à ses traits d’humour délicieux.

C’est après avoir écrit cette BD que Gyps décide de partir. Le dessinateur de l’Hebdo libéré vit en France depuis 15 ans mais est encore pleins de questionnement « ça fait un moment qu’on est là, mais qu’est-ce qu’on est, des immigrés, des évadés, des exilés? ». Lorsque je lui demande s’il a trouvé la réponse il me rétorque : « Eh bien, la réponse est dans l’album (« Algérien de France », ndlr ). » Aujourd’hui il écrit encore des albums et a fait d’« Algé Rien » un spectacle qu’il joue de temps en temps.

Pour la petite histoire, bien qu’il m’ait fait promettre de ne point casser le mythe du superhéros légendaire surnommé Gyps, s’il a choisi ce pseudo c’est parce que lorsqu’il était plus jeune, ses amis l’avaient surnommé le vautour « parce que j’avais un long cou et que je n’étais pas aussi musclé qu’aujourd’hui », explique-t-il fièrement. « J’avais 14/15 ans lorsqu’on m’a donné ce pseudo et je signais mes dessins sous le vautour. Puis une fois je me suis rendu au festival d’Oran et j’y ai aperçu un vautour empaillé sur lequel était inscrit “ GYPS“ qui veut dire vautour en grec. Alors là, j’ai dit ok, c’est bon, c’est moi Gyps. »

Widad Ketfi

Widad Ketfi

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