« J’étais un autiste de l’Éducation nationale. Ce qui m’a sauvé, c’est l’art et la passion. » Ainsi se décrit Hafid Aboulahyane – alias Hafid Good – lorsqu’on l’interroge sur son parcours. Yeux rieurs, énergie débordante, ce réalisateur n’a pas peur de puiser dans ses failles pour expliquer sa force.

Dernier d’une famille de quatre enfants (deux sœurs, un frère), Hafid naît en 1978 aux Ulis dans l’Essonne (91). Après un parcours scolaire « catastrophique », il arrête les études en classe de 5e : « Le gouvernement n’a pas conscience de l’ampleur du problème qui s’est amplifié depuis quinze, vingt ans. »

Héritier de l’art de la poésie de son village paternel, Hafid est attiré par la comédie. Il se lance dans  le théâtre d’impro aux Ulis et à Évry. Réaction de sa famille ? « Le truc classique : “Si tu travailles pas à l’école, tu seras un clochard“. » Après deux-trois ans de formation, « histoire de leur faire plaisir », Hafid suit des cours d’art dramatique au Cours Viriot de Paris et découvre « des textes fabuleux : Molière, Tchekov… ». Inquiets, ses parents l’encouragent néanmoins. Mais le soutien est symbolique. Le père d’Hafid rentre tôt au Maroc et sa mère élève seule ses enfants aujourd’hui éparpillés entre la France et l’étranger. Lui sera le « Tanguy » de la famille et quittera sa mère à l’âge de 30 ans pour s’installer à Paris.

En 1999 démarrent les castings et des petits rôles dans Quai n°1, Navarro… Avec un problème récurrent : celui des rôles de racaille et de terroriste post-11 septembre. « Un jour, j’ai pris en flagrant délit une directrice de casting qui glissait mon dossier en dessous de la pile. De là, j’ai commencé à avoir un œil aiguisé pour ce genre de rôles et à écrire mes propres histoires. »

Pour réaliser, Hafid a besoin d’une structure. Il crée donc une association (Show sans Frontières) et en 2005, une société de production (HafidGood Production). « Tout ce que j’entreprends, je le fais par rapport à des blessures professionnelles. Si on me ditTu seras un bon à rien“, je crée une association. “T’es pas capable de gérer de l’argent“ je crée une boîte de production. “T’es incapable de vendre tes films“, je coproduis avec France Télévisions. »

Pour Hafid, le monde du travail est fait de rencontres et de connections : « Entre l’école et la vie, c’est le jour et la nuit. ». Il travaille sans relâche car « rien n’est jamais acquis » et s’énerve de l’hypocrisie des gens : « T’as beau avoir du talent, si t’as pas de réseau, ça ne marchera pas. »

Fan de John Cassavettes (« pour sa manière instinctive de diriger les acteurs »), d’Ettore Scola, de Matthieu Kassovitz « ces dernières années » , de Jean Renoir, d’Henri Duparc et de Raoul Peck, Hafid aime réaliser des comédies sentimentales et interpréter des marginaux. SDF dans son film Le Forum (2007), handicapé dans La marche des crabes (2009)… Ces rôles sont une métaphore de la société d’aujourd’hui : « On est toujours considéré comme le fils d’immigré, le Français d’ailleurs. C’est le pétage de plombs. » Et affirme, tranchant : « La schizophrénie est la grande maladie du XXIe siècle. »

Dans son dernier court-métrage intitulé Intérêt Général, Hafid réunit des jeunes femmes et les fait débattre autour de leurs intentions de vote. Intéressé par la citoyenneté depuis son premier court-métrage, Le forum, il se demande comment inciter au vote et écrit un scénario « J’ai eu envie de réunir trois femmes d’origines différentes qui représentent la France d’aujourd’hui et qui n’ont pas pour habitude de s’exprimer ». Tourné en plan-séquence dans un appartement, Intérêt Général souligne le départ en maison de retraite de la grand-mère de l’une des protagonistes. « Nous sommes dans une société où l’individu prime avant tout, c’est un comportement inquiétant. » Lui-même confronté au fait que sa mère reste seule aux Ulis déplore que « même les pays d’Afrique prennent le pli de l’Occident. »

Avec sensibilité, Hafid Good filme une banlieue humaine remplie de gens « formidables » et revendique « que les meilleurs talents viennent de là. »

Claire Diao

Visionner le court-métrage de Hafid Aboulahyane, Intérêt Général

[youtube]http://www.youtube.com/watch?v=evu-D-ZSRrs&feature=youtu.be[/youtube]

Articles liés

  • Hip-Hop 360 : La philharmonie de Paris met le rap sur le devant de la scène

    Le Hip-Hop mondial et francophone a pris ses quartiers pour plusieurs mois, jusqu'au mois de juillet prochain à la Philarmonie de Paris. L'exposition "Hip-Hop 360" met à l'honneur un mouvement culturel longtemps dénigré par institutions et politiques, qui a fini par s'imposer aux yeux du monde entier. Reportage.

    Par Félix Mubenga
    Le 18/05/2022
  • Younès Boucif : « L’humour, un moyen de dire des choses en avance »

    Révélé au grand public avec la série Drôle, Younès Boucif a déjà une carrière bien lancée et ne compte pas s’arrêter là. Si Netflix a décidé que la série n’aurait pas de saison 2, l’artiste de 27 ans originaire de la banlieue de Rouen, a des projets plein la tête. Écriture, humour, prochain album, projet hollywoodien… On a discuté de tout ça avec Younès. Entretien.

  • Des K7 au streaming, Driver raconte son histoire du rap

    Paru le 25 mars dernier chez Faces Cachées Éditions, l’autobiographie du rappeur Driver, co-écrite avec le journaliste Ismael Mereghetti a beaucoup plus à notre contributeur Ryan Baruchel. Dans ce livre on découvre l’évolution du mouvement Hip-Hop français depuis les années 1990. Un livre qui démonte les clichés du rappeur, instaure des messages fort et raconte la vie d’un homme. Rencontre.

    Par Ryan Baruchel
    Le 04/05/2022