« Pas de photos, j’ai plus de tête. » Elle a bien raison de refuser que je la prenne en photo, Hafsia. Mon appareil lui aurait fait des yeux rouges. Or, elle les a noirs et on ne voit qu’eux. C’est grâce à Nadia Taouil, actrice dans « La graine et le mulet » rencontrée à Sète en décembre, si cette interview a pu avoir lieu. Elle a téléphoné à sa camarade de tournage pour lui dire d’accepter l’entretien. Merci, Nadia. Hafsia est pile à l’heure au rendez-vous, sortie métro Abbesses, à Paris. Nous nous installons dans un café tout proche.

Où êtes-vous née ?

A Manosque, dans les Alpes-de-Haute-Provence

En quelle année ?

1987.

Où avez-vous grandi ?

A Marseille.

Dans quel quartier ?

Dans le 13e.

Il porte quel nom, votre quartier ?

Je préfère pas trop le dire, vu que ma famille vit encore là-bas.

C’est dans un quartier nord ?

Oui, c’est ça, dans un quartier nord.

Vous avez des frères et sœurs ?

J’ai quatre grands frères et une grande sœur. Je suis la dernière.

Comment se sont passées votre enfance et votre adolescence ?

Bah, très simple. Je suis allée à l’école, j’ai fait des études. Très simple.

Qu’est-ce que vous avez fait comme études ?

J’ai fait une fac de droit après mon bac.

Vous êtes allée jusqu’au bout de la fac de droit ?

Non, j’ai fait un an et après j’ai fait « La graine et le mulet », donc j’ai été obligée d’arrêter les études.

Comment êtes-vous arrivée sur le tournage de ce film ?

Grâce à un casting simple, à Marseille.

Comment saviez-vous qu’il y avait ce casting ?

J’ai toujours voulu être actrice, depuis toute petite. J’ai commencé par faire de la figu. J’en faisais une par an.

Dans quoi ?

Dans des téléfilms, pour France 2, France 3. Et un jour, une directrice de casting, à qui j’avais envoyé mes photos, m’a appelée pour passer celui de « La graine et le mulet », en 2005.

C’est vrai que vous avez tenté votre chance pour « Plus belle la vie » ?

Oui, mais en même temps, c’est normal, je passais tous les castings de la région, dont celui de « Plus belle la vie ».

Et là, ils ne vous ont pas retenue…

Ben non… Tant mieux.

Combien de temps a duré le tournage de « La graine et le mulet » ?

Trois mois et demi de tournage proprement dit, et avec la préparation, ça a pris six, sept mois.

Comment se sont passés vos rapports avec Abdellatif Kechiche ?

Il était très paternel avec moi, très gentil. C’est un passionné de cinéma, donc il s’entoure de gens qui ont envie de faire ça. Et du coup, ça se passe très bien. On était tous les deux passionnés, on n’avait qu’une envie, c’était de réussir le film.

Quand vous avez passé le casting, vous saviez de quoi ça parlait ?

Non, pas du tout. Je savais pas si c’était un clip, une pub, pour la télé… Je savais rien jusqu’à ma rencontre avec Abdel.

Et c’est là qu’il vous dit de quoi l’histoire était faite.

A peu près, vaguement. Il m’a dit, c’est un long métrage, c’est un père qui veut ouvrir un restaurant sur un bateau. J’en ai su plus par la suite.

Est-ce que vous avez été tout de suite sensible à ce que ça racontait ?

Oui, ça m’a beaucoup touchée. En même temps, à l’époque, je ne m’y connaissais pas trop en cinéma, je n’étais pas du tout cinéphile. Je ne savais pas reconnaître un bon scénario d’un mauvais scénario. Mais j’avais confiance, et l’histoire me plaisait.

Ça évoquait quelque chose par rapport à l’histoire de votre famille ?

Non, mais ce n’était pas quelque chose qui m’était étranger. C’étaient des situations de la vie de tous les jours, qui me ressemblaient.

Depuis combien de temps êtes-vous à Paris ?

Dès que j’ai terminé le tournage de « La graine… », je me suis installée à Paris, pour trouver un agent et un p’tit appart avec l’argent que j’avais gagné. Pour vraiment essayer de continuer, quoi. J’avais rien à perdre.

Et le départ de la maison, ça s’est passé facilement ?

Oui, facilement. En même temps, mes parents s’étaient déjà habitués à mon absence lors du tournage du film. Ma mère m’a encouragée, m’a dit « vas-y, profite, fais juste attention à toi, c’est tout ». Mes parents m’ont fait confiance.

Ça veut donc dire que vos parents, d’origine maghrébine, ne vous ont pas empêchée de quitter le domicile familial, bien que vous soyez célibataire et toute jeune…

Il y a des clichés qui existent, et la situation que vous décrivez, c’est à l’ancienne. Je pense que lorsqu’un parent veut le bonheur de son enfant, l’aime vraiment, il le laisse partir. Moi, ma mère, elle voulait mon bonheur. Et voilà, c’est tout. J’ai des parents très tolérants, même s’ils sont issus de la vieille école.

Votre père, il fait ou faisait quel travail ?

Mon père ? Il travaillait dans les chantiers.

Ça s’est passé comment, son travail ? Il y a eu des périodes difficiles ?

Ben c’était parfois difficile. En même temps, ce sont des parents qui ne sont pas allés à l’école, qui ne savent pas lire, ni écrire. C’est difficile comme situation, même quand on habite dans les quartiers nord. Je suis issue d’un milieu modeste.

De quel pays sont vos parents ?

Mon père, Tunisie, ma mère, Algérie.

Depuis « La graine et le mulet », qu’avez-vous tourné ?

J’ai fait un téléfilm, « Ravages », de Christophe Lamotte, qui est passé en novembre 2007 sur Arte. C’est l’histoire de cinq adolescentes qui se rencontrent dans un centre de redressement parce qu’elles ont fait des bêtises. J’ai fait un film qui s’appelle « Française », de la réalisatrice Souad El Bouhati, qui devrait sortir en mai. Et après, un long métrage franco-irakien sur la guerre d’Irak, « L’aube du monde », de l’Irakien Abbas Fahdel, totalement en arabe irakien. On l’a tourné en Egypte. J’y joue le rôle d’une jeune Irakienne qui a perdu son mari à la guerre et qui va tomber amoureuse d’un soldat de Bagdad.

Vous avez des projets de films ?

Là, je tourne à Paris un film de Francis Huster avec Jean-Paul Belmondo, un remake d’un film italien de Vittorio De Sica, « Umberto D. ». Belmondo interprète Umberto D., un vieux monsieur, et moi, une bonne.

Et ça se déroule bien ?

C’est super, c’est formidable. Toutes mes scènes sont avec Jean-Paul Belmondo. Il est adorable.

Et au théâtre, rien ?

Ha si ! J’ai une proposition de théâtre, et j’aimerais bien le faire.

C’est quoi ?

C’est une pièce de Jean-Marie Besset, « RER », sur la fille qui a dit qu’elle s’était fait agresser dans le RER, et c’était faux. J’interprèterais le rôle de cette fille.

Est-ce que vous sentez un grand poids sur vos épaules ?

Non, pas du tout. J’sais pas… Pourquoi ?

Parce que vous pourriez incarner une trajectoire, celle d’une jeune femme de banlieue qui sort de sa banlieue.

Non. D’abord, moi j’habitais pas la banlieue. Les quartiers nord de Marseille, c’est pas la banlieue, ça n’a rien à voir avec la banlieue parisienne… Mais en même temps, c’est bien, ça va permettre aux gens de s’accrocher, d’y croire et de rêver, en tout cas pour ceux qui veulent réussir dans le milieu artistique… Heureusement qu’il y a des gens comme Abdel pour donner leur chance à des jeunes qui veulent faire ça… Mais non, pas du tout, moi je ne me sens pas concernée. J’ai été bien éduquée. Certes, j’ai vécu dans les quartiers nord, mais j’en suis fière, parce que ça m’a donné une force, ça m’a permis de garder les pieds sur terre. Je sais d’où je viens. C’est pour ça que je ne peux pas me permettre de me reposer sur mes lauriers. C’est que du travail, mais moi je suis contente.

Propos recueillis par Antoine Menusier

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