À deux pas des Champs-Elysées, au Grand Palais, se tient en ce moment Haïti. Cette exposition retrace deux siècles de compositions artistiques sous forme de sculpture, tableau, masques, vidéo performance… Et ce, jusqu’au 15 février 2015.

Près de la plus belle avenue du monde, dans un long hall aux lumières tamisées reposent deux centenaires d’art et d’histoire. Deux mondes s’affrontent dans un clair obscur artistique, d’un côté violence, mysticisme, noirceur… De l’autre, joie, couleurs virevoltantes, poésie. Les maux d’un peuple sont entreposés au Grand Palais quand les mots ne suffisent plus, l’art prend le relais. Il n’y a qu’à tendre l’oreille, les visiteurs déambulent et se délectent en silence. Les différences divisent et l’art rassemble… Il y a des jeunes, des vieux, des gens de tout horizon, au fond se ressemble. Une berceuse passe en boucle et des bruits de pas décidés venant d’ici, de là, couvrent les notes de cette musique mélodieuse. Une visite guidée a lieu dans la foulée dans ce hall de gare où transite l’art contemporain et ses voyageurs. Ils se faufilent comme un banc de poisson dans les mailles du filet du pécheur-prêcheur, mettant en péril nos interrogations.

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« Private Beach Party » de Marie-Hélène Cauvin.

L’exposition est déroutante, saisissante, on se perd dans bien d’autres sentiments tout aussi confus dans ce labyrinthe culturel. Les créations sont réparties en plusieurs thématiques avec des noms en créole : SANTIT YO, ESPRI YO, CHÉF YO, PEYIZAJ, TÉTATÉT. « SANTIT YO » signifie sans titre et regroupe des moments de liesse de la population haïtienne.« Private Beach Party » de Marie-Hélène Cauvin est une toile à la peinture à huile qui traduit l’effervescence d’une fête où les rapprochements en tout genre se font à l’ombre des regards.

Deux jeunes d’une vingtaine d’années, Bruno et Léo sont de la partie. « J’ai pris connaissance de l’exposition car je suis un habitué… J’ai la carte Sésame et je viens essentiellement au Grand Palais et au musée d’Orsay » me confie Bruno. «Ce que j’aime dans cet événement c’est la pluralité, c’est très divers, il y a beaucoup de chose. Les statues sont très impressionnantes, j’aime beaucoup les portraits avec leurs descriptions des personnages historiques » lance son comparse. « Mon œuvre préférée est une toile à la peinture acrylique qui fait partie des SANTIT YO de Bernard Séjourné intitulée ‘La missive’représentant une femme qui a les yeux rivés sur une lettre ».

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« Poste Ravine Pintade » de Fritzner Lamour

Show must go on, la visite continue, on se tourne vers ESPRI YO (esprit) qui symbolise le côté mystique de l’exposition. Les œuvres sont liées à la spiritualité, au vaudou, à la magie. Le courant est illustré par l’œuvre « Legba » vertigineusement dérangeante d’André Eugène, une sculpture de plus de 3 mètres de haut en mélange de pneu, de bois et de métal recyclé. Le composite est l’ossature d’un bonhomme braquant son énorme phallus à la vue de tous. Poupée, fétiche, masques s’enchainent sur les étales générant parfois un malaise.

La thématique CHÉF YO (Chef) est une approche plus satirique, engagée, rappelant beaucoup le classique d’Orson Welles « La ferme des animaux ». Les caricatures portent avec audace, subtilité le message de ses auteurs avec un peu plus de poésie, de raffinement. « Le Roi porté » de Jasmin Joseph est une peinture à l’huile représentant le combat bestiale pour siéger le plus près de leur souverain au sommet. « Poste Ravine Pintade » de Fritzner Lamour est une toile cocasse qui reprend les mêmes codes que la précédente. Un régiment de pintade armée recevant des instructions pendant qu’un coq est à l’ombre, à l’arrêt au Poste Ravine Pintade. la symbolique douteuse de cette toile laisse perplexe.

Ces toiles, ces sculptures, ces masques, suspension, de l’exposition Haïti et de ses artistes, dévoilent le patrimoine culturel haïtien. Une rencontre sous le signe de l’art contemporain qui donne d’avantage envie de découvrir cette créativité. L’exposition nous amène à nous poser cette question : quelle est la place de l’art dans les moeurs haïtienne ?

Lansala Delcielo

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