À l’occasion du premier Festival Ciné-Palestine Paris qui se tient du 29 mai au 7 juin 2015 à Paris, Saint-Denis et Aubervilliers, deux films du réalisateur palestinien Hany Abu-Assad sont programmés : Paradise Now, Oscar du meilleur film étranger (2006) et Omar (2013) Prix du Jury Un Certain Regard 2013. Cette année-là, il nous avait parlé de sa carrière, d’amour et de cinéma. Entretien.
Vous êtes né à Nazareth, premier enfant d’une fratrie de six. Votre famille était-elle dans l’art ?
Hany Abu Assad : Non (rires). Mon père avait une société de transport et ma mère était mère au foyer. Nous n’avions pas de livres à la maison, ils ne sont jamais allés au théâtre ni dans un musée. Ma mère aime la musique, mais ne joue pas d’instrument. Mon père est décédé il y a vingt ans et n’a donc jamais su que j’allais faire des films. Mes quatre frères et ma sœur sont tous allés à l’université et sont docteurs ou ingénieurs.
Réalisateur, est-ce considéré comme un métier dans votre entourage ?
H.A.A. : Oui, mais je suis une exception. La plupart des réalisateurs de mon pays doivent se battre vraiment dur pour survivre. Je me suis un peu moins battu, mais je me bats quand même pour réaliser mes films et j’en vis, ce qui rassure ma mère.
De votre enfance à Nazareth, quel souvenir vous reste-t-il ?
H.A.A. : C’est difficile à dire. Cela ne peut pas être exprimé en un mot. Quand vous reconstruisez vos souvenirs, parfois les choses que vous pensiez importantes ne le sont plus. Les souvenirs dramatisent l’histoire et ne sont pas la vérité. J’ai eu une belle enfance.
À quel âge avez-vous pris conscience qu’un conflit existait dans votre pays ?
H.A.A. : Je crois que c’était lorsque j’avais sept ou huit ans et que nous avons été arrêtés et fouillés à un check point. Plus tard cette nuit-là, la police est venue fouiller notre maison et nous a réveillé. J’avais tellement peur de voir des hommes armés. Mon père a demandé ce qu’ils cherchaient, ils ont répondu : « Des armes ». Grâce à Dieu nous n’en avions pas. C’est à ce moment-là que j’ai commencé à réaliser ce qui se passait. J’ai demandé à mon père : « Que se passe-t-il ? Pourquoi cherchent-ils des armes ? » Et mon père m’a un peu expliqué le conflit.
Quel genre d’élève étiez-vous à l’école ?
H.A.A. : J’étais un élève calme, intelligent, bon à l’école sans avoir trop à travailler. J’écoutais et je comprenais assez rapidement. Mais j’étais un outsider parce que j’avais une attitude différente par rapport à tout : je n’étais pas très populaire, mais je savais me protéger.
À 20 ans vous avez rejoint votre oncle aux Pays-Bas pour étudier.
H.A.A. : Je voulais étudier. Et j’aimais l’idée que les Pays-Bas étaient un pays libre où les gens peuvent travailler sans avoir à être discriminés parce qu’ils sont Noirs ou Arabes. Avant d’aller en Europe, j’étais intéressé par les cultures étrangères. J’adorais les films de Bollywood, leur structure narrative, les histoires turques, américaines, françaises quand j’avais 16/17 ans, le cinéma italien, espagnol et beaucoup plus tard les films d’Afrique du Nord. Les pays du tiers-monde sont très vulnérables. Leurs cultures locales, langages et intérêts ont été envahis par des pays plus riches. Nous perdons beaucoup de notre propre identité en intégrant l’identité des sociétés de consommation. J’essaie de jouer avec cela dans mes films : l’extérieur qui essaie d’envahir la culture locale si vulnérable.
À votre arrivée aux Pays-Bas, quel regard les Néerlandais portaient-ils sur la Palestine ?
H.A.A. : C’est amusant. Si vous êtes révolutionnaire, ils trouvent que vous êtes cool, mais si vous êtes réactionnaire, ils pensent que vous êtes un terroriste. Vous pouvez être les deux à la fois, en même temps. Tout le monde respecte ceux qui pensent que quelque chose est important. Quand j’étais jeune, je respectais beaucoup les révolutionnaires. Et je pensais que les Palestiniens étaient révolutionnaires – donc que j’étais important. Il y avait beaucoup de luttes pour la liberté et je me disais que je venais d’un endroit spécial. Et cela me faisait rire que des gens me voient différemment.
Vous avez fait des études d’aéronautique ?
H.A.A. : Oui, parce que je trouvais ça sexy. Je pensais que les filles se laisseraient plus facilement séduire par un ingénieur en aéronautique (rires).
Puis vous avez été licencié de votre emploi parce que malgré votre passeport israélien vous n’étiez pas juif.
H.A.A. : Oui. Une compagnie construisait des avions. Parce que j’avais un passeport israélien, on a accepté que je travaille là. Mais après trois jours, quelqu’un m’a dit : « Ton nom n’est pas juif ? » J’ai répondu « Non, je suis palestinien ». Et j’ai dû immédiatement quitter l’endroit parce qu’il y avait trop de secrets sécuritaires qui ne pouvaient pas être menacés et, en tant que Palestinien, j’étais une menace sécuritaire.
Comment avez-vous obtenu un passeport israélien ?
H.A.A. : En tant que Palestinien né sur un territoire aujourd’hui israélien, j’ai automatiquement reçu cela. Ma famille n’a pas fui en 1948. Nous avions le droit d’y rester parce que Nazareth est une ville sainte. Les Israéliens ont fait un nettoyage ethnique en 1948, mais nous étions les chanceux autorisés à rester sans être tués ou chassés. Nous sommes aujourd’hui un million à avoir le passeport israélien quand nous étions seulement 100 000 en 1948. C’est pourquoi j’en ai un.
Comment êtes-vous passé de l’aéronautique au cinéma ?
H.A.A. : Cela faisait longtemps que j’avais décidé cela et pour plusieurs raisons. À chaque fois j’en donne une différente, tout dépend à quel point j’ai envie d’être sérieux. Mais toutes sont vraies. L’une des premières raisons était que j’avais envie de m’exprimer différemment. Je pense que les gens sensibles essaient de trouver un moyen d’exprimer leurs sentiments autrement que par la parole : la musique, la poésie, les films… J’ai été connecté au cinéma très jeune. Et j’ai toujours considéré que l’amour m’a fait faire tout ce que j’ai fait. Je suis près à tout, et à aller très loin, lorsque je suis amoureux. À une époque, j’étais très amoureux d’une fille qui ne m’aimait pas et je me suis dit que si je devenais un réalisateur à succès, elle pourrait me regretter… (rires)
Est-ce pour cela qu’Omar est un film d’amour où les personnages ont du mal à communiquer ?
H.A.A. : Plus que le manque de communication, je pense que les personnages manquent de confiance. Les fois où j’ai été le plus amoureux, je me sentais tellement insécurisé que dès que je me sentais en sécurité, ça en devenait presque de l’amour amical. La passion est connectée à l’insécurité. Et l’insécurité vous rend tellement amoureux que cela devient destructeur. Lorsque je regarde mes amours passées, pourquoi ceux qui se sont si mal terminés se sont terminés ainsi ? Parce que j’étais tellement insécurisé que n’importe quelle action me persuadait que l’autre ne m’aimait pas.
Vos relations amoureuses se sont-elles améliorées ?
H.A.A. : Je ne tombe plus amoureux, sauf lorsque je connais vraiment bien la personne et j’ai commencé à comprendre qu’il y a une vraie beauté là-dedans. Je ne tombe plus amoureux d’images. La passion naît de l’image que l’on projette sur l’autre : l’autre devient ce quelque chose exceptionnel que l’on veut avoir. Et avoir cette personne devient un challenge : « si je l’ai, inconsciemment, j’aurai la meilleure chose au monde ! ». Aujourd’hui je tombe amoureux d’une personne que j’admire profondément en préservant mon amour et le sien. Je m’en fiche si elle ne me donne rien en retour, cela devient plus riche. Je suis tellement heureux d‘avoir mûri. Jeune, avec ces passions, j’étais torturé.
Votre film Omar est un film d’amour, mais parle également de l’occupation israélienne en Palestine. Comment s’est passée la production ?
H.A.A. : Nous avons tourné le film en 40 jours à Nazareth, une semaine à Nablus et une semaine à Bisan. Cette fois-ci, nous n’avons pas eu de problèmes de la part de l’occupant. Je crois qu’ils deviennent intelligents en n’interférant pas avec les films, car sinon ils risquent d’avoir mauvaise réputation. Ils essaient vraiment d’embellir leur image aux yeux du monde c’est pourquoi, je pense, ils nous ont laissés tranquilles.
Êtes-vous optimiste quant à l’avenir de la Palestine ?
H.A.A. : Je le suis, mais je ne vois pas de solution dans un futur proche. S’il y en avait une ce serait que les États-Unis changent leur politique envers le Moyen-Orient – et je ne vois pas comment il le ferait. Ou alors que les forces militaires forcent les États-Unis à changer leur politique – et je ne vois pas ça non plus. Mais peut-être. Espérons.
Propos recueillis et traduits de l’anglais par Claire Diao à Cannes, mai 2013
Omar (2013, 1 h 37) sera projeté le 6 juin à 18 h au Cinéma Le Studio à Aubervilliers (93).
Plus d’infos sur le festival : http://festivalpalestine.paris/programmation/

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