Des pots de sauces tomate de la marque marocaine « Aïcha » encadrent les œuvres. Il y a aussi des canettes de Coca floquées Yves Saint-Laurent. Un produit impossible à trouver dans les épiceries marocaines. Serait-ce un partenariat ? Cela rappelle en tout cas la passion marocaine du célèbre couturier français. Ce jeudi à la Maison européenne de la photographie, le public n’est pas nombreux pour assister à la carte blanche laissée à l’artiste Hassan Hajjaj. Il faut dire que l’humoriste Gad Elmaleh était présent la veille et que, le matin même, la maire de Paris Anne Hidalgo était l’invitée d’honneur, gratifiée d’une danse gnawa, spécialité locale, dans la cour du bâtiment.

Une vingtaine de personnes flânent dans les allées. Petites sandales en fourrure qu’elle fait traîner sur le plancher et chemise en soie, une femme s’arrête pour lire tous les encadrés. L’un d’eux explique la volonté de l’artiste de promouvoir la culture nomade. Plus loin, d’autres mettent en avant la femme de Marrakech.

Cette fameuse « femme de Marrakech » est mise en avant dans l’exposition sous des traits singuliers. Elle est indépendante, décomplexée, charismatique. Elle roule en 103, du nom de ces mobylettes mythiques. Certaines portent la burqa. Leurs regards sont ciselés. Pas de sourire, simplement de la gueule. En mode : « Viens pas nous aborder, on va te rembarrer tout de suite ! ». Les Marrakchia à moto, il les appelle les « Kech Angels », Kech étant une abréviation de Marrakech et « Angels » une référence au gang de motard Hells Angels. Manière de se moquer du cliché des rock stars et des motards en blouson de cuir.

Rendre rock and roll les femmes de Marrakech

Au rez-de-chaussée, il y a une petite cour pavée décorée de chaises et de tables. Au fond, un stand de boisson. Le style assez classe avec une devanture noire. Bières, café, thé vert mais rien de sérieux à manger…  C’est le type de food-trucks healthy qu’on trouve à la bibliothèque François-Mitterrand à Paris.

Une cigarette à la main, Hassan Hajjaj est debout dans un coin de la cour.  Il porte une veste de baseball verte et des Adidas gazelle de même couleur. Le style jeune à  tout jamais. Son regard va de gauche à droite. Il cherche un briquet. Je sors le mien et  l’aborde : « Salam, vous parlez français ? ». Il répond avec le sourire : « No, English or Arabic ! »

Dont acte. On enchaîne en darija (le dialecte marocain) et en anglais, les phrases jonglent entre les deux langues. Hassan Hajjaj est originaire de Larache, il vit à Londres et se dit anglais. La France ? Il ne connaît pas bien. Mais, au milieu des bavardages, on entre dans le vif du sujet. Son expo. Concernant les Burqas, lui affirme qu’elles font partie du quotidien à Marrakech. La seule chose qu’il leur a ajoutée, ce sont les lunettes et les chaussettes qu’il fabrique lui-même. « Mon but était de les rendre un peu rock and roll », glisse-t-il. Mais comment a-t-il pu les photographier, transperçant la pudeur et la discrétion ? « Ça a été un long travail de mise en confiance et aussi beaucoup de  temps, de connaissances et de réseau, explique-t-il. Je n’ai pas débarqué comme ça en disant ‘je veux vous photographier’. »

Des fauteuils en mode couscous Dari, une 103 retapée…

Au premier étage, d’autres photos montrent des femmes marocaines en djellaba, matière « couette du marché d’Argenteuil à 15 euros ». Vous savez, celle qu’on offre au bled à la jeune épouse quand elle va se marier ! Celle qui gratte, aussi, et qui tient mille fois trop chaud l’été. Pour les Marocains, c’est « la base ». Passons. Hassan explique qu’il a cherché à mettre en avant le style et la culture marocaine pour les valoriser.  En fond, une musique façon chicha/soirée orientale des années 90 tourne en boucle. Mais revenons dans la cour.

Personne ne crie, ne rigole trop  fort. Les visages typés Brahim ou Karim sont assez rares. Pourquoi ? Pourquoi pas ? L’exposition est aussi pour eux ! C’est dommage.  La nostalgie et l’envie de partir au Maroc prennent aux tripes à peine a-t-on parcouru quelques mètres dans ces locaux.

Des petits fauteuils – installés ici et là – sont enveloppés du packaging de la célèbre marque de couscous Dari. Tout fait penser au Maroc. Pourtant, le bâtiment fondé en 1978 sous Jacques Chirac, alors maire de Paris, est coincé entre le métro Saint Paul et Pont Marie, dans le quartier du Marais. Nous sommes dans le très chic 4ee arrondissement. À la Maison Européenne de la Photographie plus exactement. L’exposition est sur 2 étages. Plus un sous-sol, avec photo, vêtements, chaussettes, rétroprojecteurs. Une mobylette 103 retapée façon « Pimp my ride » trône dans l’une des salles au premier.

Un tour de l’expo permet d’apprendre tout un tas de choses. Comme l’origine de la culture gnawa. Ce peuple issu d’Afrique sub-saharienne descendant d’esclave qui, au Maroc, forme une communauté culturelle qui chante, danse ou amuse les touristes avec des cobras. Hassan a volontairement cherché à les mettre en avant car  il s’est rendu compte que les seules photos des Gnawas existantes avaient été prises par des photographes européens dans les années 1920. Il a donc entrepris dès 1998 un travail de documentation sur ce peuple. Il montre également leur façon de se soigner eux-mêmes, leur mode de vie, leurs rites.

À la fin de l’exposition, on n’attendait plus que les gâteaux. On n’a même pas eu droit au thé. Tant pis… En attendant, vous pouvez quand même visiter la première rétrospective de France de cet artiste anglo-marocain jusqu’au 17 novembre prochain.

Mohamed ERRAMI

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