La première journée du festival Banlieue is Beautiful touche à sa fin. L’espace du Bondy Blog se désemplit progressivement. Seul un évènement retient encore l’attention, la projection en avant-première du film Fièvres, d’Hicham Ayouch. Après plus de dix heures passées au palais de Tokyo, la journée touchait, pour moi, plutôt à sa fin et c’est discrètement que je m’éclipsais.

C’était sans compter sur l’appel du devoir. La demande, gentiment formulée, de rédiger un article sur la projection de Fièvres. En guise de réponse, le sourire gêné du blogueur certes intéressé mais tout aussi attiré par l’idée de rentrer chez lui. Quelques minutes d’hésitation. La voix claire d’un garçon qui m’interpelle : « Ilyes, Ilyes ! » Conscient de ma célébrité mais tout de même, je me demande bien qui peut me halpaguer un dimanche soir dans le 16e arrondissement de Paris.

Une poignée de secondes et un 180° plus tard, je salue avec surprise Didier. J’étais son entraîneur de foot quand il était plus jeune. Le genre de garçon toujours de bonne humeur, la blague facile. Le « môme » a aujourd’hui 14 ans, du genre beau gosse, toujours aussi tchatcheur. Apparemment content de me voir, il m’explique la raison de sa venue. « Il y a mon film qui va être projeté, là. Reste, non ? Vas-y, steuplé Ilyes ! »

Banlieue is Beautiful, certes, mais Banlieue is Small. Amusé de la coïncidence, j’accepte bien facilement et me dirige vers la salle de projection ou une soixantaine de personnes attend le début du film. Je m’assois à côté de Didier, venu avec un de ses amis. « Ça doit faire au moins la septième fois que je vois le film », me précise-t-il en souriant. Dont une à l’occasion de la remise du prix d’interprétation au festival de Marrakech, qu’il a reçu des mains de Martin Scorsese. La classe.

Le film commence et commence par nous bousculer. La réalisation frappe par sa singularité. Fièvres annonce très vite la couleur. Le héros, c’est Didier, ou plutôt Benjamin. Pré-adolescent de 13 ans, déjà fumeur, volontiers grossier, privé de mère car prostituée et de père car abandonné. Anti-héros. Et tout cela, c’est Benjamin qui l’explique, face caméra, à une assistante sociale du foyer où il est placé, puis à son père qu’il choisit finalement de rejoindre.
Le film fait fort en cela qu’il place de suite le spectateur au centre de son action. Fièvres n’est pas un film d’action, pas même un film d’intrigue. À vrai dire, il n’y en a pas. Hicham Ayouch n’a de cesse de nous tirailler entre l’affection envers un gamin que l’on devine déboussolé, et l’envie de claquer deux baffes à ce môme mal élevé.
L’histoire du film, c’est l’histoire d’un jeune à la vie tourmentée. A la fois singulière mais qui nous rappelle quelqu’un. Forcément. Même l’espace d’une seconde. Parce qu’au delà du destin personnel de Benjamin, ce qui se joue relève du collectif, du social. Et l’on comprend alors ce que vient faire ce film au festival. Le cadre (la cité du Londeau à Noisy-le-Sec), les mots, le désarroi social en même temps que la richesse humaine. Les banlieues ne sont jamais bien loin dans Fièvres.

On nous invite à suivre l’arrivée de Benjamin, fumeur, mangeur de porc, volontiers insolent, dans le quotidien normé d’une famille algérienne, musulmane, plus ou moins pratiquante. On est gêné, presque heurté, quand Benjamin tient son briquet allumé à quelques millimètres du Coran d’un grand-père au bord de la crise cardiaque. Même malaise, que l’on imagine voulu par le réalisateur, quand le gamin fume tranquillement sa clope devant sa grand-mère médusée. Quant à moi, je vois du coin de l’oeil Didier inspecter régulièrement mon regard. En quête d’un mot, d’une réaction.

Mais je ne dirai rien. Je suis dans le film, presque acteur autant que lui. Je me balade à travers les scènes, tantôt énigmatiques, tantôt drôles, souvent poignantes. A la fin du film, à peine le générique entamé, Didier se tourne vers moi : « Alors ? » Je souris, de sa hâte de connaitre mon avis, mais aussi de fierté. Le garçon à côté de moi vient de me scotcher pendant 1h30. J’aurais sûrement une poignée de choses à redire sur le film, parfois décousu, sinon brusque. Mais ce jeu d’acteur ! Didier incarne Fièvres, il tient à merveille son rôle, à tel point qu’il octroie à lui seul au film une qualité. Et non des moindres. L’authenticité. La performance poignante de ce jeune acteur, 14 ans aujourd’hui, sacoche Nike et jean pour l’occasion, est applaudie par l’assistance.

Mais la vie réelle reprend bien vite le dessus. Des adultes souriants mais businessmen donnent à Didier leur carte, lui disent de les rappeler, lui rappellent à quel point il était « incroyable ». En attendant, lui a faim. Et il a du chemin pour rentrer sur Aubervilliers, avant de se faire gronder par une maman qui ne joue pas la comédie. Son moment de gloire fini, Didier me lance un regard. « On rentre ensemble ? »

Ilyes Ramdani

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