“Nous devons nous adresser au problème en ouvrant un dialogue ouvert et apaisé pour comprendre comment cela est arrivé et d’ une certaine manière déconstruire notre propre histoire”. Ces mots prononcés par Emmanuel Macron lors d’une interview accordée à la chaîne américaine CBS le 18 avril dernier, ont fait bondir de nombreux représentants politiques à droite comme à l’extrême-droite, dans un contexte où l’étude du fait colonial et postcolonial a été rendue explosive jusqu’au sein même du gouvernement.

L’accès facilité à des archives sensibles

Mais le Président cherche-t-il vraiment à déconstruire l’histoire de son pays ou plutôt les lauriers symboliques de sa démarche ? En mars dernier, Emmanuel Macron, annonçait faciliter l’accès aux archives classifiées de plus de 50 ans, dont celles concernant la guerre d’Algérie. Quelques semaines plus tard, le 7 avril 2021, le chef de l’exécutif permet à huit  chercheurs d’accéder au fond d’archives français pour la période de 1990 à 1994, concernant le génocide des Tutsis au Rwanda.

Ainsi, Emmanuel Macron a aussi commandé aux historiens Vincent Duclert et Benjamin Stora deux rapports très attendus à propos du génocide des Tutsis au Rwanda et de la guerre d’Algérie. Ceux-ci ont été rendus le 26 mars et le 20 janvier 2021. Mais pour de nombreux historiens, cette initiative s’avère encore très insuffisante et s’attache surtout à exalter le symbole d’un “pays qui défend ses valeurs”.

Macron tire parti du fait qu’il n’était pas trop lié au parti au pouvoir précédemment.

En effet, pour beaucoup de chercheurs interrogés cette étape mémorielle est loin de refléter tout le passé colonial et néocolonial sur lequel de nombreux Français demandent réponses et réparations. On pense notamment aux essais nucléaires pratiqués en Polynésie entre 1966 et 1996 qui ont provoqué une vague impressionnante de cancers, une catastrophe sanitaire souvent méconnue du grand public, et largement documentée par la dernière enquête de Disclose.

François Graner, chercheur à l’association Survie, spécialiste de l’histoire du génocide des Tutsis au Rwanda livre son sentiment sur la démarche mémorielle du chef de l’Etat : « Je pense que du point de vue symbolique, elle est importante. Macron tire parti du fait qu’il n’était pas trop lié au parti au pouvoir précédemment ». 

Pour l’historien, Emmanuel Macron cherche malgré tout à préserver le système actuel dans la zone d’influence française. «Il ne lâchera pas beaucoup de choses fondamentales. Et donc, il va donner des gages du point du vue mémoriel, car ça coûte beaucoup moins cher. »

Cela consiste essentiellement en des actes symboliques qui sont bienvenus en eux-mêmes, mais qui n’abordent pas la question de fond.

Fabrice Riceputi, enseignant, chercheur et animateur du site 1000autres rappelle que le rapport Stora a été accueilli à l’Elysée par la déclaration présidentielle : “il n’y aura ni excuse, ni repentance” qui en dit long pour lui. “Cela consiste essentiellement en des actes symboliques qui sont bienvenus en eux-mêmes, mais qui n’abordent pas la question de fond, qui est la responsabilité première de la France dans les 132 ans de la colonisation de l’Algérie. Et sans reconnaître ça, on ne règle rien. On distribue comme ça, des gestes un peu dans une logique communautariste.”

Pourtant, le candidat Macron a tenu dans la campagne présidentielle de 2017 à s’afficher comme un président en rupture avec ceux qui allaient être ses prédécesseurs, qualifiant la colonisation de crime contre l’humanité, lors d’une interview donnée en visite en Algérie au moment de la campagne. Il a aussi prétendu vouloir affronter l’héritage colonial de la France. Cet engagement a vite été oublié.


Emmanuel Macron devant les caméras d’Echourouk News en 2017. 

Pour le chercheur de l’association Survie, le déni d’une grande partie de la classe politique sur la guerre d’Algérie et le génocide des Tutsis « s’explique par le fait que l’un concerne la colonisation et l’autre le néo-colonialisme, c’est-à-dire la zone d’influence française après la décolonisation. Les deux événements touchent au cœur de la Francafrique », assure-t-il.

Un système d’influence entre la France et ses anciennes colonies, matérialisée par la présence française, qu’elle soit militaire, industrielle, et son poids sur le fonctionnement des régimes locaux. « C’est cette zone d’influence qui lui donne du prestige. Et c’est pour cela que certains politiciens tiennent beaucoup à la préserver. Tout ce qui remet en cause cela touche au cœur de la Françafrique. Et les défenseurs de ce système essaient de s’y opposer. »

Pour beaucoup, une politique mémorielle de façade

Malgré son volontarisme sur le défi mémoriel, l’agenda macronien semble difficile à tenir. Depuis plusieurs mois, le chef de l’État et son gouvernement légitiment des obsessions identitaires de l’extrême droite, le concept d’islamo-gauchisme, la séquence sécuritaire sur le séparatisme ou encore les polémiques ministérielles sur les réunions non-mixtes. Cette droitisation s’accompagne du fameux “en même temps” : surfer sur les idées d’extrême droite pour séduire son électorat et faire quelques concessions sur l’histoire coloniale française pour ne pas totalement perdre le cap, ni la face.

La guerre d’Algérie illustre parfaitement ce constat. Il a d’ailleurs admis le recours à la torture durant cette période par l’armée française, la responsabilité du gouvernement de l’époque dans les assassinats du nationaliste algérien Ali Boumendjel, et du mathématicien communiste Maurice Audin. Une reconnaissance mais pas d’excuses.

Cette politique mémorielle concernant l’Algérie consiste surtout à dépolitiser les problèmes…

« Cette politique mémorielle concernant l’Algérie consiste surtout à dépolitiser les problèmes et à éviter de reconnaître que la France s’est fourvoyée gravement, a commis des crimes extrêmement nombreux pendant toute son histoire coloniale », décrypte Fabrice Riceputi.

Le professeur souligne l’hypocrisie du président Macron dans son souci d’apaiser les mémoires: « En réalité, il s’agit d’arranger les choses diplomatiquement avec le Rwanda et l’Algérie, surtout, en ne franchissant pas la ligne rouge qui consisterait à reconnaître la vérité. »

La nécessaire reconnaissance par l’Etat de ses crimes

Tout devoir de mémoire d’un pays implique une indispensable reconnaissance des faits historiques dans leur globalité, pour permettre aussi à toute une génération de Français de comprendre leur histoire. De ce point de vue, le rapport Duclert remis au Président Macron se révèle très significatif. Tandis qu’il cible les “responsabilités lourdes et accablantes” de l’Etat Français dans l’extermination des Tutsis au Rwanda, on attend encore la question de la reconnaissance officielle et des éventuelles réparations.


On compte près d’un million de victimes dans le génocides des Tutsis au Rwanda. 

Si le rapport Duclert évoque une responsabilité française, il ne va pas jusqu’à affirmer une complicité dans le génocide. “Sur les différents points sur lesquels la France a été accusée, à chaque fois, le rapport Duclert va le plus loin possible et s’arrête sans aborder les aspects qui peuvent être sanctionnés pénalement. On a l’impression que l’exécutif a fixé une ligne à Vincent Duclert sur ce qu’il pouvait mettre ou non dans son rapport », relève François Graner, membre de l’association Survie, et auteur de nombreux articles sur le génocide des Tutsis au Rwanda.

On ne veut pas affronter cette vérité, parce que ça remet en cause tout un courant politique extrêmement puissant en France.

« On ne veut pas affronter cette vérité, parce que ça remet en cause tout un courant politique extrêmement puissant en France dans les couches dirigeantes et dans les médias qui est une sorte de repli identitaire, nationaliste et républicaniste », ajoute Fabrice Riceputti sur le contexte particulierement explosif dans lequel se placent ces recherches.

Le chercheur de Survie se montre malgré tout optimiste : « Il y a quand même une avancée sur le fait que nous ne sommes plus considérés comme des complotistes, ou des anti-France, quand on dit sur la place publique, que la France a de lourdes responsabilités dans le génocide des Tutsis. Et je pense que sur l’Algérie, il y a une forme de reconnaissance plus avancée qu’il y a quelques années. »

Un accès aux archives encore très compliqué

L’initiative mémorielle amorcée par le président Macron s’inscrit néanmoins dans une période difficile pour les historiens notamment pour l’accès aux archives relatives au secret défense, en raison de l’Instruction générale interministérielle n°1300 qui n’automatise plus la levée du secret défense après 50 ans.

Des archivistes, historiens et juristes ont d’ailleurs dénoncé ces entraves dans une tribune signée par 18 000 personnes. Un recours a également été déposé au Conseil d’Etat par l’AHCESR et d’autres associations. Ce blocage constitue, selon eux, un scandale démocratique en contradiction avec le discours officiel du gouvernement sur l’importance du devoir de mémoire.

On s’aperçoit que le pouvoir actuel continue à couvrir les gouvernements précédents.

D’après François Graner, l’Etat s’offre encore le recours à la protection des archives et du secret des gouvernants. Une technique qui a beaucoup contribué au refus de faire émerger la vérité. « Cette culture du secret est très développée dans notre pays. Le secret défense est appliqué pour des domaines qui n’ont rien à voir avec la défense nationale. »

Certains cas sont emblématiques de ce secret encore jalousement gardé, comme celui appliqué aux dossiers des assassinats de Mehdi Ben Barka, du juge Borrel à Djibouti. «Le secret est appliqué pour cacher le rôle de l’Etat ou de l’armée dans chacune de ces affaires à toutes époques. Et là, on ne voit pas beaucoup d’évolution. On s’aperçoit que le pouvoir actuel continue à couvrir les gouvernements précédents. », poursuit François Garner.

Déboulonnage des statues et noms de rues plus représentatifs

Au sein de la jeunesse française, issue de l’immigration des pays coloniaux, une demande de vérité historique gronde, et la défiance envers un État frileux sur ces questions se manifeste dans la multiplication de productions de contenus à ce sujet sur les réseaux sociaux. Elle passe aussi par la dénonciation d’un système d’influence internationale que ses représentants semblent vouloir protéger, malgré la bonne volonté affichée par Emmanuel Macron.


En juin dernier, beaucoup de questions se sont posées autour du déboulonnage des statues au sein de toutes les anciennes colonies autour du monde. 

En décembre dernier, 318 personnalités historiques “issues de la diversité” ont été retenues pour renommer les rues des territoires français. Un choix politique, qui répond à la polémique en juin 2020 du déboulonnage des statues de figures esclavagistes françaises qui en Martinique ou à Paris devant l’Assemblée Nationale notamment, a questionné une partie de la jeunesse française.

Ce qui a été réclamé dans la rue par une grande fraction de la jeunesse française au printemps 2020, c’est qu’on assume un passé colonial pour ce qu’il a été.

Une nouvelle génération qui demande aussi ce que l’on fasse plus clairement le lien entre des pratiques racistes d’actualité et un système colonial qui a laissé des traces. «Le contrôle au faciès par exemple systématique en France, officiellement documenté, en est un héritage. Pendant la guerre d’Algérie, ça s’est fixé comme une pratique du contrôle des populations non blanches par la police française.»

L’animateur du site ‘histoirecoloniale.net‘ confirme cet attrait de la jeune génération pour le débat sur la question coloniale devenu majeur : « Ce qui a été réclamé dans la rue par une grande fraction de la jeunesse française au printemps 2020, c’est qu’on assume un passé colonial pour ce qu’il a été. C’est-à-dire l’établissement d’un système de domination racialisé d’une grande violence qui a duré très longtemps. Mais qu’on assume aussi qu’il a laissé des traces, et qu’on regarde l’héritage raciste de la colonisation dans la République française. »

Hervé Hinopay

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