Dans la nuit du 28 au 29 octobre, un amendement avait été ratifié pour encadrer les recherches universitaires afin que celles-ci soient conformes aux valeurs de la République, notamment au principe de laïcité. Cette réforme visait en particulier les études qui portent les luttes intersectionnelles et décoloniales, que JM Blanquer accuse de « complicité intellectuelle avec le terrorisme ». L’amendement, qui a fait énormément réagir au sein de la communauté universitaire a finalement été modifié.

A l’échelle internationale, cette tentative fait notamment écho au décret présidentiel de Donald Trump d’octobre dernier, ayant pour vocation de limiter les enseignements portant sur les questions de genres et de races.

On peut également citer les conservateurs anglais et leur représentant Boris Johnson qui ont porté la même revendication en parlement britannique en voulant interdire le « Critical Race Theory ».

Le gouvernement français se place dans une visée réactionnaire qui touche les grandes démocraties occidentales.

Nous avons consulté l’avis de plusieurs universitaires et d’une politologue qui ont fait des questions intersectionnelles et décoloniales, une partie majeure de leur travaux. Toutes et tous voient dans la tentative de cette mesure, une menace pour l’indépendance de l’université française, déjà fragilisé par une politique néo-libérale qui précarise les enseignants et les étudiants.

Norman Ajari a mené une thèse intitulé « Race et Violence, Franz Fanon à l’épreuve du postcolonial » et il est l’auteur également de La Dignité ou la mort, Ethique et Politique de la race, parut aux éditions La Découverte (2019). Il enseigne actuellement à Philadelphie et depuis sa chair d’universitaire outre-atlantique il porte une analyse amère de la situation.

« On a cherché à transformer les universités françaises en institutions de propagande chauvine. C’est une attaque terrible contre la liberté académique : une recherche menée pour le bien commun doit pouvoir contester le statu quo et critiquer l’État lorsqu’il piétine ce bien commun. Or c’est ce que les sénateurs ont voulu interdire. (…) Ce qui me fait craindre le pire pour mes collègues en France, c’est le soutien, voire la radicalisation de ces mesures, par un certain nombre d’universitaires bourgeois qui se vautrent dans la surenchère. »

Ce a quoi fait référence ici ce docteur en philosophie, c’est une tribune paru dans Le Monde du 30/10/2020 et signée par une centaine d’universitaires se défiant de l’islamogauchisme qui selon JM Blanquer fait «des ravages à l’université ». 

La tribune en soutien aux propos de Jean-Michel Blanquer voulait souligner la « dangerosité » des questions décoloniales.  

La sociologue Kaoutar Harchi dont la thèse « La formation de la croyance en la valeur littéraire en situation coloniale et postcoloniale » a été publié chez Fayard en 2016 sous le titre Je n’ai qu’une langue et ce n’est pas la mienne, estime « que les conditions actuelles du travail de recherche en sciences humaines sont déjà extrêmement difficiles car cet espace de production du savoir est un espace professionnel soumis à de très puissantes politiques de précarisation qui visent, dans une perspective néo-libérale, à soumettre la connaissance à la rentabilité économique entre autre ».

Elle ajoute qu’ « à cette dévalorisation matérielle perpétuelle du métier de chercheur·e s’articule depuis un certain temps une dévalorisation symbolique des plus grossières et terribles à la fois en ce qu’elle jette le discrédit sur l’engagement d’hommes et de femmes au service de l’Université. »

La sociologue s’inquiète des formes de pression qui pourraient peser sur les libertés académiques ainsi que sur la liberté d’expression des chercheur·e·s et davantage des chercheur·e·s racisé·e·s sur lesquel·le·s pèsent continuellement des suspicions idéologiques d’une partie du monde universitaire et politique. Soupçonné·e·s de ne pas être de véritables chercheur·e·s, de manquer d’objectivité ou même taxé·e·s d’entrisme.

Pour Françoise Vergès, derrière ces tentatives, il y a une volonté de maintenir le statu quo

Francoise Vergès, politologue et autrice d’Un féminisme décolonial (2019) et d’Une théorie féministe de la Violence (2020) publiés par les éditions La Fabrique, met elle l’accent sur la volonté de statu quo : « Un régime autoritaire patriarcal et néolibéral n’aime pas que des recherches en sciences humaines et sociales déconstruisent ce qui est fabriqué comme ‘naturel, normal, comme ça s’est toujours fait’, qu’elles montrent que derrière cette normalisation, cette naturalisation, il y a en fait des forces qui agissent et qui fabriquent précarisation, vulnérabilité, racisme et sexisme, et pire que tout !, montre qu’il existe des alternatives, d’autres manières de penser le monde, le vivant. »

Pour la chercheuse, « on ne peut pas séparer ce qui se dessine contre ce qui reste de l’université, déjà affaiblie par les coupes budgétaires, par le surcroît de charges administratives, par la logique individualiste du marché, par la pauvreté des institutions, d’un contexte plus général où l’État, sa police et son armée sont présentés comme les seuls recours, alors qu’aucune de ces institutions ne s’est penchée sur ses responsabilités, ses complicités avec les violences ».

Lissell Quiroz est une enseignante-chercheuse spécialiste de l’histoire de l’Etat, de la santé et du genre dans les Amériques, qui mobilise les outils théoriques développés par les études féministes, subalternes, postcoloniales et décoloniales. Elle témoigne du fait que ces problématiques répondent à des attentes d’une grande partie des étudiant·e·s et de la société française en général.

L’association des chercheur.ses de la pensée critique avec le terrorisme est par ailleurs une accusation très grave. Elle relève de la diffamation

Concernant les propos du ministre Blanquer au sujet « des thèses intersectionnelles qui veulent essentialiser les communautés et les identités » elle affirme que son discours démontre une grande ignorance des travaux produits : « À la lecture de cette phrase, il est évident que M. Blanquer ne maîtrise pas le sens du concept d’intersectionnalité. Car l’intersectionnalité ne mobilise pas la notion de communauté ni n’essentialise les identités. Bien au contraire, elle les questionne et les appréhende dans leurs interactions mutuelles et imbriquées. L’association des chercheur.ses de la pensée critique avec le terrorisme est par ailleurs une accusation très grave. Elle relève de la diffamation. »

Par ailleurs, Norman Ajari rappelle à juste titre que les théories critiques de la race ou la pensée décoloniale n’a été revendiqué par aucun terroriste, mais nourrissent au contraire le militantisme et la réflexion antifasciste et antiraciste.

A l’inverse le philosophe pointe que certains intellectuels français comme Alain Finkielkraut  ou Renaud Camus sont mentionnés positivement par Anders Breivik, qui avait assassiné une centaine de jeunes sociaux-démocrates sur l’île d’Utoya et Brenton Tarrant, le tueur des mosquées de Christchurch en Nouvelle Zélande.

Sarah Belhadi

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