Dans la salle, le silence retombe, la cloche sonne et les lumières des appareils photos et les téléphones s’éteignent. La soirée commence avec la projection du film documentaire « La Force noire », signé Eric Deroo et Antoine Champeaux. Devant la scène, le premier rang d’habitude réservé aux officiels et personnalités politiques, sont assis des invité d’honneur : dix anciens combattants dont l’émotion et la fierté se lisent sur les visages.

Donner des outils pour transmettre l’histoire

Ce mardi soir à Bondy, une cinquantaine de personnes ont répondu présentes à l’invitation de l’association Remembeur à l’initiative de cette soirée-débat mais surtout de l’exposition « Hommage aux soldats coloniaux». Objectif de l’exposition : perpétuer la mémoire des hommes originaires des nations colonisées qui se sont engagés à lutter pour la nation française pendant les deux guerres mondiales.

Le film de trente minutes retrace l’ère de Napoléon III, signataire du décret des tirailleurs sénégalais en 1857. On apprend que des centaines de milliers de soldats africains ont combattu sous les plis du drapeau tricolore. Du continent noir aux tranchées de Verdun en 1918, des forêts ardennaises en 1940 aux sables de Bir Hakeim en 1942, des maquis des Vosges à la libération de la France en 1945, de l’Indochine à l’Algérie. C’est ainsi plus d’un siècle d’une histoire méconnue de gloire, de sang, d’abnégation et de fraternité d’armes qui est restitué. On entend parfois les chuchotements des vieux à certains endroits de la salle comme s’ils se remémoraient certains lieux et épisodes.

Ça donne chair à cette histoire qu’on connaît, nous, grâce aux archives, mais que la plupart des Français ne connaissent pas.

L’exposition photographique, inédite, est organisée autour de portraits photographiques d’une dizaine de soldats originaires d’Afrique du Nord et d’Afrique de l’Ouest, accompagnés par des textes qui contextualisent la situation. Pour Naïma Yahi, historienne et directrice de l’association Remembeur, qui a dirigé ce travail, « au-delà d’honorer la mémoire de ses soldats qui se sont sacrifiés pour la France, il s’agissait aussi de rappeler et de donner les outils de connaissance et de médiation aux enseignants qui voudraient prendre en charge cette histoire méconnue. ». Elle ajoute avec enthousiasme : « C’est très émouvant de faire face à ces braves hommes. Ça donne chair à cette histoire qu’on connaît, nous, grâce aux archives, mais que la plupart des Français ne connaissent pas. Ces hommes sont les témoins vivants de cet engagement, ce sacrifice pour le drapeau.»

Antony Etelbert en compagnie de deux anciens tirailleurs sénégalais

Un manque de reconnaissance de la part de la France

L’exposition pose aussi des questions très actuelles, celles de « l’intégration et de lareconnaissance, » poursuit Naïma Yahi. « Certains d’entre eux n’ont pas la nationalité française. D’autres l’ont obtenue récemment, grâce à la mobilisation militante notamment d’élus comme Aissata Seck, adjointe à la maire de Bondy, mais plus largement de la société civile, qui a reconnu l’ingratitude de la France envers ses soldats, qui ont servi avec fierté et honneur le drapeau français. »

A la fin de la projection, les applaudissements pour tous les combattants résonnent dans la salle. Les anciens soldats saluent, rient et reçoivent de nombreux félicitations et encouragements. On rallume les portables et on les prend en photo. Puis, Alain Ruscio, historien spécialiste de la colonisation française, revient sur l’histoire des tirailleurs sénégalais. Il considère que le thème de la soirée, les soldats colonisés, est l’un des facettes de l’histoire de la colonisation parmi beaucoup d’autres : travaux forcés, immigration… L’historien rappelle mille maux dont ont souffert ces soldats : « Il y avait la mortalité au front, la mortalité par maladies, car beaucoup d’Africains développaient la tuberculose, une maladie inconnue en Afrique sub-saharienne. »

Sans ces soldats, la France ne serait pas la France qu’elle est aujourd’hui

J’ai un respect humain pour les gens qui ont été dans cette situation et qui ont été des victimes collatérales du colonialisme,” affirme Alain Ruscio. “Mais d’un certain point de vue, le colonialisme a réussi à monter les uns contre les autres, des colonisés qui venaient de différentes patries comme les Algériens et les Marocains. Et toutes ces choses me laissent une amertume face à certains qui continuent d’exalter le bilan du colonialisme ». En effet, il faut regarder cette histoire en face : oui, elle a été construite par des ingénieurs français mais elle a été assurée par une forte main d’œuvre indigène qui a contribué corps et âmes à la nation française. Antony Etelbert, docteur en anthropologie et petit-fils d’ancien combattant, condamne l’attitude du Général de Gaulle à l’égard des soldats coloniaux. « Après la guerre, on a “blanchi” l’armée française parce qu’il ne voulait pas que la France soit libérée par des Noirs et des Arabes. Mais l’histoire nous apprend que sans ces soldats, la France ne serait pas la France qu’elle est aujourd’hui. »

Aïssata Seck entourée du groupe des anciens soldats présents

Cette histoire doit être inscrite dans les manuels scolaires pour que les jeunes puissent connaître l’histoire de leur pays

Pour clore la soirée, Ndongo Dieng, 83 ans, ancien soldat sénégalais du front, prend la parole au nom des autres soldats et remercie organisateurs et public pour cette belle initiative. C’est son père, garde-républicain et ancien combattant, qui l’a motivé à s’engager dans l’armée française. Il est à présent retraité, avec un grade de colonel. Pour lui, il est bien normal aujourd’hui que le nom des soldats coloniaux qui ont participé à ces guerres désastreuses figure dans le lieu historique qu’est le Panthéon. « Le combat continue, conclut Aïssata Seck. Cette histoire doit être inscrite dans les manuels scolaires, pour que les jeunes puissent connaître l’histoire de leur pays, qui est celle de la République française. Mais surtout, il faut que l’on retienne que l’histoire des tirailleurs sénégalais permettra de régler certains maux, comme le racisme. »

Kab NIANG

Exposition « Hommage aux soldats coloniaux » jusqu’au 11 novembre 2018 à l’hôtel de ville de Bondy, puis à Cergy, Melun, Paris jusqu’à la mi-décembre.

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