Le 9 octobre, je suis partie faire un tour en Chine. A Montreuil. Moi qui aime voyager, j’étais bien contente, même si ce que j’ai vu et entendu ne respirait pas un bonheur angélique mais plutôt une réalité cruellement morose. Assez ordinaire quand c’est Huang Wenhai qui vous fait découvrir son pays à travers ses films lors de la 14e Rencontre du cinéma documentaire de l’association Périphérie dont il était l’invité d’honneur. Grâce à ce cinéaste indépendant dont le talent est reconnu, on découvre un peuple tiraillé entre espérance et désespoir, qui tente de résister sous le lourd fardeau d’une dictature.

Avant d’être un réalisateur indépendant, l’homme qui a grandi dans la province du Hunan, fait ses classes à l’Institut du cinéma de la capitale. Il part ensuite faire ses armes à la télévision entre 1996 et 2002. « C’était une occasion pour un jeune provincial comme moi d’approcher la réalité. Cependant le doute m’a rapidement gagné car j’étais en retrait et j’ai commencé à réfléchir à ma position. J’ai fini par quitter la télévision car c’était un monde trop superficiel. » Caméra au poing, il commence par filmer des adolescents au camp d’entraînement militaire.

Peu de temps après, en 2004, il retourne dans sa ville natale. Choqué par les existences tragiques des gens qui sont restés là bas, en pleine errance et totalement désœuvrés, il signe son second documentaire, « Poussière hurlante ». « J’ai eu l’impression de revivre mon enfance et j’y ai réfléchi. Je me suis demandé comment j’étais devenu ce que je suis. J’ai ressenti la maladie morale en faisant ce documentaire. Car le film parle de diverses existences : l’épreuve de la jeune fille fait partie du doc. La 3e IVG est le point culminant du désespoir dans son film parmi les différentes existences qu’ils filment. L’idéologie du pays est de devenir riche. Ça ne suffit pas à décrire la vie de gens ordinaires chinois. »

La conclusion du film appartient aux personnes qu’il a filmées avec leur accord et avec lesquelles il a établi une relation de confiance, clé de réussite d’un documentaire. « C’était important que ce soit eux qui concluent. Leur désespoir est une combinaison tragique entre leurs méfaits et les méfaits d’un système social. En regardant mes compatriotes, j’ai compris ce que je suis et j’ai ressenti comme un violent sentiment d’absurde. » Le cinéaste décide alors que ce film fera partie d’une trilogie sur la survie dans l’absurde.

Suit « Les Somnambules », dans lequel il s’échine à vouloir montrer le côté résistant de l’artiste dans un régime totalitaire. « C’était un véritable défi d’arriver à faire la part entre des gens comme moi et moi. Après le tournage, j’étais bloqué, j’avais filmé des scènes ordinaires sans relation apparente. » Le documentariste souhaite que le montage révèle la relation entre l’artiste et l’art dans un régime totalitaire. Finalement, c’est la balade avec un poète du net qui lui donnera le point de départ du montage. Le noir et blanc ajoute au caractère désespéré du film où les personnages n’ont pas évolué malgré les voyages et leur désir ardent de changer. « Comme dans un cauchemar… Ils me font penser aux sculptures de Giacometti. »

S’il juge son film raté car comportant trop de simplifications, ce réalisateur de 38 ans poursuit et boucle sa triade avec « Nous », où ses personnages se lancent dans de longs monologues à l’image des romans de Dostoïevski sur les questions politique et religieuse. « L’Histoire de la Chine est une histoire douloureuse. A mon âge, il est inévitable de s’attaquer à ces questions. Le totalitarisme est un système fondé sur l’obéissance aveugle, la terreur, la violence. Qui vit trop longtemps dans ce système devient partie de ce système. »

De même que la reconquête de la liberté de parole est à l’œuvre dans son pays, les dialogues sont au cœur de l’œuvre. Des opinions en confrontation constante se placent pilepoil dans le fil du projet. « Dans mon troisième long métrage, je pouvais compatir mais pas être à l’intérieur de leurs pensées. J’étais toujours témoin du désespoir, du vide, du manque, avec le risque du nihilisme. J’ai voulu aller un cran de plus dans la conscience de l’existence. En 2006, j’ai décidé de m’attaquer à la politique et la religion, ne plus être qu’un simple témoin. Ce qui me préoccupe, c’est ce qu’on peut devenir dans la Chine actuelle. »

L’homme tourne seul pendant trois mois, avec sa petite caméra DV. « J’ai découvert les limites de la DV. Elle permet une proximité qui peut être un excès de proximité. Même si ce support n’est pas reconnu comme un support cinématographique officiel dans les lois chinoises, je pense que je vais changer d’approche pour ne pas être autant intégré. » Il monte chez lui les images qu’il a tournées. Ce processus se révèle assez complexe et chronophage chez ce cinéaste exigeant qui réfléchit le plus souvent en termes cinématographiques et aime travailler avec ses propres limites.

Actuellement, il existe trois festivals documentaires indépendants chinois où ses films ont été projetés, sans problèmes pour le moment. Ses films sont autofinancés : il travaille parfois en tant qu’opérateur à la télévision et l’argent des prix est le bienvenu. Huang Wenhai a changé de posture entre son premier documentaire et le dernier : il concède qu’il est passé du désespoir à plus de vie. « Il y a un tas de choses qu’on ne peut montrer dans mon pays, mais la réalité offre des grâces qu’il faut saisir. »

Huang Wenhai transforme ces cadeaux en images et parcourt son pays avec détermination, afin que ses compatriotes s’emparent de leur histoire. « Je mesure la chance de pouvoir faire ce métier qui me permet de me découvrir et d’être le témoin de l’histoire chinoise. »

Stéphanie Varet

Filmographie et prix :

« Junxunying jishi » (2003) : « Au camp d’entraînement militaire » (titre français), sélection au FIPA (Festival international de programmes audiovisuels) de Biarritz en 2003.
« Xuanhua de chentu » (2004) : « Poussière hurlante », Prix George de Beauregard décerné par le FID (Festival international du documentaire) de Marseille en 2004.
« Mengyou » (2005) : « Les Somnambules », Grand Prix de Cinéma du réel en 2006.
« Women » (2008) : « Nous », 65e Mostra de Venise, mention spéciale du jury Orizzonti en 2008.

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