Présentée comme un « récit choral de neuf jeunes d’un quartier populaire dont on suit l’histoire sur trois générations », la pièce de théâtre d’Ahmed Madani est jouée par des jeunes du quartier mantais du Val-Fourée. Lever de rideaux.

Passée par Paris ou encore par le festival off d’Avignon cet été, c’est à Mantes-la-Jolie qu’ont eues lieu les dernières représentations pour l’année 2013 de la pièce « Illuminations » d’Ahmed Madani. Ville emblématique, étant donné que cette pièce raconte les quartiers populaires mais également l’immigration et la guerre d’Algérie. Ainsi, un demi-siècle d’une histoire de France souvent méconnue et parfois sombre est raconté dans cette pièce saisissante interprétée par neuf jeunes du quartier du Val Fourré de Mantes-la-Jolie.

Dans la bouche de ces neufs comédiens, une histoire, celle de Lakhdar, prénom choisi en référence à l’œuvre de Kateb Yacine. Lakhdar torturé en Algérie dont le récit ouvre la pièce et dans la bouche duquel le metteur en scène a mis « Le chant des partisans », hymne des résistants lors de la Seconde guerre mondiale. Ahmed Madani explique ce choix en estimant que « c’est un champ de combattants et c’était intéressant de le faire chanter par un type qui n’était pas considéré comme un résistant mais comme un terroriste mais sous la Seconde guerre mondiale, les résistants étaient considérés aussi comme des terroristes par les Allemands. Mais pour les militants du FLN, il ne s’agissait pas de la guerre d’Algérie, mais d’une guerre d’indépendance ».

La pièce nous montre aussi Lakhdar rêvant de la France, arrivant en France, y travaillant afin de pouvoir faire vivre la famille restée au pays et nous racontant son histoire de travailleur immigré avec les comédiens reprenant tous le « je me souviens » de George Perec. Puis dans la continuité, Ahmed Madani a voulu mettre en scène « le trouble identitaire des jeunes », ces enfants d’immigrés nés en France qui ne savent pas avec la même certitude que leurs parents si leur pays est là-bas ou ici. Et dans une très belle scène, sans aucun mot, ce sont les émeutes de 2005 qui sont reconstituées dans cette pièce durant quelques minutes.

Finalement, cette pièce raconte mille destins en une seule histoire. Celle de l’immigration africaine mais avec un arrière-plan culturel dont il est rarement question quand il s’agit d’évoquer la décolonisation et les banlieues, « on n’imagine pas que les jeunes des quartiers aient ces références » souligne le metteur en scène. Du chant des partisans, à Perec en passant par Rimbaud dont le célèbre poème du « Dormeur du Val » est repris à la fin de la pièce dont le nom fait référence au célèbre recueil du poète. Rimbaud choisi par Ahmed Madani parce qu’il représente la jeunesse et « la jeunesse c’est un espoir pour un pays », d’où qu’elle soit issue.

Cette pièce gagne encore une intensité grâce aux comédiens qui racontent ici avec justesse une histoire qui est aussi la leur. Boumes, l’un des neuf comédiens évoque « une pièce qui part de nos vies et permet de recontextualiser les choses. On a souvent l’impression d’être rejetés mais avec cette pièce, on dit les choses, elle permet à ceux qui ne nous connaissent pas forcément de faire connaissance avec nous ». Il exprime également « la fierté de revenir jouer à Mantes » ou les représentations prennent évidemment une saveur particulière et différente de ce que les comédiens ont pu vivre à Paris ou au festival d’Avignon ou Boumes reconnait qu’ils se sont « embourgeoisés ». Pour ne pas parler de consécration sûrement.

Cette pièce n’est que la première d’un tryptique, le deuxième volet s’attachera à mettre en lumière le point de vue des femmes sur cette période allant de la décolonisation aux années 2000 lorsque le troisième volet présentera un point de vue mixte. Deux pièces qui ne manqueront pas de force à en juger par ce premier volet justement interprétée et mis en scène et unanimement salué.

Latifa Oulkhouir.

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