Parlons de la laïcité. Parlons des gens qui l’ont faite, des gens qui l’ont rejetée, de ceux qui l’attendent encore, de ceux qui n’en veulent plus. Parlons de la laïcité, inscrite dans la constitution. Vendredi soir. La pluie mouille Paris, les lustres des salons de l’Hôtel de Ville scintillent. La journaliste et essayiste Caroline Fourest discutaille avec le réalisateur Jean-Paul Lilienfeld (« La journée de la jupe »). Chacun prend place. Un gars, devant nous, dit à sa voisine : « J’ai bien vu qu’au Maroc, la laïcité n’était pas… (on n’entend pas la suite). »

Ce soir, pour la cinquième année consécutive, le Prix de la laïcité, mis sur pied par le comité Laïcité République en partenariat avec la Mairie de Paris, est décerné. A celui ou celle qui, à sa manière et dans son domaine, se sera battu pour la défense de ce principe. Anne Hidalgo monte sur le podium. Elle représente Bertrand Delanoë, le maire : « Je tiens à saluer Pierre Bergé, qui n’a pas pu venir aujourd’hui, un ardent défenseur des nobles causes. » Elle passe aussitôt à l’offensive : « La laïcité est inscrite dans nos traditions, on doit la défendre comme la promouvoir. » Elle salue l’engagement de Laïcité République, « un comité contre la montée en puissance du mouvement créationniste et contre l’obscurantisme ».

Anne Hidalgo, dont le nom circule pour succéder au titulaire actuel, saute à pieds joints dans la mare politique : « Nous voulons garder une France généreuse et accueillante. » Emballée, l’assistance applaudit. C’est au tour de Patrick Kessel de saisir le micro. Le président d’honneur du comité Laïcité République crie « à la montée du communautarisme qui commence par des choses insignifiantes ». Il dédie cette cérémonie à Sakineh, prisonnière du régime iranien pour adultère et meurtre. Sakineh qui, de sa geôle, entend peut-être des grands noms défendre le sien.

Le suspense plane, on ne dévoile aucun nom. Cette année, après Fadela Amara, Nasser Kader (défenseur des caricaturistes danois) ou encore Caroline Fourest, qui remportera la palme ? C’est un peu comme au Festival de Cannes, mais avec un seul photographe. Yamina Benguigui, adjointe au maire de Paris, chargée des Droits de l’homme, dévoile le mystère. Cette année, c’est une actrice, « une amie », qui recevra le prix. Cette année, la lauréate est Isabelle Adjani, « pour son interprétation de Sonia Bergerac dans « La journée de la Jupe » ». Yamina Benguigui clame : « Ce film nous a réveillés et nous montre à quel point la laïcité est menacée. » Et d’ajouter, pour Isabelle : « Tu es la figure de proue des droits humains. »

On dégaine les téléphones portables. De près ou de loin, on mitraille. Isabelle Adjani s’empare du trophée (une Marianne en plâtre) : « Mon émotion est maximale. Mes parents en seraient bouche-bée. C’est l’expression d’une reconnaissance. » L’actrice, long manteau bleuté et chapeau rouge velours, confie : « Mon engagement est de nature artistique et se manifeste de manière, parfois, politique. Je ne le (le prix) reçois pas à n’importe quel moment. Je le reçois quand l’Etat semble mépriser les différences. C’est un moment difficile. » Différences-laïcité : de quoi parle-t-on vraiment ce soir ? (Aimer les différences, tel était le slogan de la La Nuit Blanche, événement parisien, samedi.) A la fin, Adjani lèvera son verre d’eau à la laïcité.

En partant, on croise Sihem Habchi, membre du jury : « Oui, la jupe est un acte de résistance (en banlieue, comprend-on). » La présidente de Ni pute ni soumises condamne « les politiques publiques qui n’appliquent pas la loi de la laïcité. Je souhaite que la loi du voile soit étendue à l’université. » Sihem Habshi se souvient du « prosélytisme à la fac ». De ceux qu’elle appelle « les barbus ». Gare à ceux aux poils longs ! « Ils s’approchent de vous pour vous proposer d’aller à la fête du ramadan. » On surveillera nos arrières, promis Sihem !

Mehdi Meklat et Badroudine Said Abdallah

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