Extérieur rue – Plein jour. Perché, telle une meringue fondante au soleil, le Sacré Cœur suinte. Un nuage terrifiant s’y dépose. Le soleil disparaît. Un bruit de bottes frappe l’asphalte givré de l’hiver. L’homme a l’apparence d’un meurtrier russe envoyé par le KGB. Il fonce, tête baissée, une mallette noire à la main. Il porte des gants de cuir et un chapeau marron rond type Borsalino. Il est grand et quand il vous serre la main, il vous la broie en même temps. Il n’ouvrira jamais sa mallette. Peut être y cache-t-il son goûter, son ordinateur, un cahier, un flingue ou son ordonnance. Il dit : « Je dois aller à la pharmacie. » Mais on entre dans un troquet. Il connait le gérant, un petit gars à lunettes qui sort de sa sieste. Il est 16h12.

Intérieur café – Jour. Il parle. De tout, de rien. Pour le comprendre, il ne faut pas le perdre. Il s’enlise dans un débat qu’il coupe d’un coup par un : « Vous prenez quoi ? » Il dit qu’avec Georges Frêche, « on est chez les fous ». Quand il rigole, il rigole fort. Et il donne à l’un ou l’autre une tape sur l’épaule. Il dit que son cinéma c’est celui « qui s’inscrit dans une certaine réalité, comme Shakespeare s’inspirait de la cour et des rois pour écrire ». Le sien, de cinéma, n’est pas celui de Chabrol. « Mais il est mort Chabrol. J’ai acheté un plasma dernièrement, c’est pas pour voir un film de Chabrol. »

Et puis, tel un Zorro qui signe d’une pointe d’épée, il donne sa marque de fabrique : « Perturber et séduire. » Ces verbes-là définissent son boulot et sa personnalité. Il perturbe le spectateur avec ses scènes sanguinolentes et séduit par son style efficace. Il perturbe par son trop plein d’histoire et séduit par son humour et son décalage.

Intérieur chambre – Nuit. Dans une ZUP de Wattigny, près de Lille, un appartement. Une chambre exiguë. Des photos se décollent légèrement du mur. Un bureau. Un stylo. Une feuille blanche. Il est assis. Et se demande ce qu’il peut bien inventer. Il a 14 ans. Mercredi après-midi, papa est au boulot, « à laver des citernes ». La maîtresse avait demandé de raconter ses souvenirs de vacances. « En français, je n’aimais faire que les rédactions, et je faisais aussi celles de mes copains qui devaient me donner 20 francs chacun. »

Il les invente toutes. Ahmed, il l’imagine sur les plages de Casa à serrer des nanas. Et Jean, il est en famille dans les Alpes avec Mathilde, la fille des voisins. Tous ceux qui sont restés dans le coin les deux mois d’été sont transportés dans des contrées inconnues. « Je leur disais quand même de la lire, quand je la leur donnais le lundi matin devant la grille pour pas qu’on soit grillés. » Mais un de ces matins, la maîtresse devient un maitre. Ça rigole plus. « Il est le premier à découvrir que les rédactions avaient la même écriture, la mienne. » L’école l’emmerde. Il emmerde l’école.

Intérieur voiture – Nuit. L’auto bouffe la route. Il appuie sur l’accélérateur. Les fenêtres sont ouvertes. Un mec à l’arrière, les paupières fermées, dit : « J’ai envie de gerber. » Il penche sa tête par la fenêtre. Le vent balaie ses cheveux. Il vomit. Le jour va se lever, ils ne sont toujours pas couchés. Il a 16 ans. Et avec ses potes, comme tous les samedis, il reprend en sens inverse la route Lille-Belgique. « En France, les boites étaient interdites aux chiens et aux Arabes. Mais en Belgique, elles étaient interdites aux chiens et aux Français. On est tous le bougnoul de quelqu’un ! » lance-t-il, éclaté.

Ses premières nuits se font là-bas. La musique qui emplit ses tympans. Les lumières. La nuit. Et le jus. « Je n’ai jamais fumé, jamais bu, jamais rien pris. Alors c’est moi qui vidais les bouteilles de jus pendant que les autres se torchaient. » La voiture accélère. Il ne voit pas le bout de la route. Comme il ne voit le bout de rien d’autre. « Il m’avait mis en lycée pro pour être chaudronnier-soudeur. Mais j’ai été viré systématiquement pour insolence. » Il emmerde l’autorité. L’autorité l’emmerde.

Intérieur Cave – Pleine nuit. Un petit local dans « un couvent de bonnes sœurs ». Lui, au micro. Son pote à la sono, joint au bec. La nuit. Il anime le samedi de minuit à l’aube une émission sur une radio libre quand Mitterrand donne sa permission. « Je me voyais pas plus tard. Ou peut-être si, entretenu par une vieille. Comme un pote faisait. » Et puis il laisse tomber l’idée de sauter des mémés. Il découvre l’antenne. Une soudaine passion, après la BD qui était le fil conducteur de sa vie d’ado. « J’attendais mon Strange tous les mois, mon Titan tous les deux mois et mon spécial tous les trimestres. »

Puis un mec l’entend. Il aime sa voix grave et prenante. Il l’embauche à la radio la Voix du Nord. « Première fois que j’étais un vrai salarié. » Il se permet tout, cet adulateur de Coluche et Desproges quand les dirigeants se mordaient déjà les doigts de lui avoir fait signer « un contrat de béton». Il prend un pseudo, Francis Panama. « J’avais trouvé ce nom dans un dictionnaire de jazz. Une musique que j’adore. »

Intérieur Appartement – Pleine nuit. Il est assis dans son canapé. Dehors, la grêle pétarade sur le béton. La télé est allumée. Un verre de Cola pétille. Sa main plongée dans un bol de cacahuètes. Ça frétille. Il se souvient de ses folies sur les plages cannoises pour son émission Panama on the Beach (TV Monte Carlo). Son « premier festival de Cannes en 1992 », en tant que journaliste. Il se souvient de cette excitation euphorisante de la nuit quand il prenait l’antenne.

Il touche le chômage, puis les fins de droits. Et enfin le RMI. Il reste là, chez lui. Souvent. Voit sa mère, de temps en temps. Erre. Lit beaucoup Balzac et Zola. Mais ça ne peut pas s’arrêter là. Tout ne peut pas retomber comme ça. Alors il écrit comme quand il était petit. Il écrit une histoire comme une rédaction. Il écrit. Ca s’appellera « La Commune ». Et il écrit « pour lui uniquement ». Encore et toujours. Un long métrage. Ça s’appellera « Un Prophète ». Il dit : « Si j’avais grandi avec des branleurs du VIIIe, j’aurais écrit sur eux. Mais j’ai grandi avec des voyous. » Il écrit la nuit.

Intérieur café – Jour. Il prend un thé vert. Puis un café. Il met une tonne de sucre. Il regarde son iPhone. Il est le scénariste français en vogue. « Bah, c’est pas compliqué, on est très peu », dit-il modestement. Parce que ce n’est pas son genre de frimer. Sauf devant les gonzesses. Ah, les femmes… Il aime les haïr. Il adore les détester. Il n’en a pas peur mais conseille : « Ne vous installez jamais avec une femme. Vous vous direz : Ah, elle était gentille… avant. » Il dit en avoir fait l’expérience, « c’est un mec de 45 ans qui vous parle, les gars ». On le croit, comme on a envie de croire à toutes ses histoires …

Intérieur Théâtre – Nuit. 27 février 2010. On a dit son nom au micro. La caméra s’est fixée sur son visage crevé de deux yeux bleus, sur son costume soigné et coupé à l’américaine. Il monte sur scène. Le théâtre du Chatelet exalte. C’est une surprise et ce n’en est pas une. Il remporte le César 2010 du meilleur scénariste. Et il dit : « Regardez sous vos yeux, le nouveau cinéma. Le cinéma métissé qu’on a jusqu’ici peu regardé. Voilà les nouveaux noms, retenez-les, Tahar, Leila, Kamel, Reda… » Lui, il s’appelle Abdel Raouf Dafri. Et il dit : « Tu me donnes le choix entre 20 millions d’entrées et dix césars, je choisis les vingt millions d’entrées. » Pas qu’il emmerde, les Césars. Quoique…

Mehdi Meklat et Badroudine Said Abdallah

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