L’exil. Rachid Oujdi consacre son deuxième film sur les migrants isolés étrangers. Sans ressources et sans famille, ces voyageurs originaires d’Afrique et du Moyen-Orient posent leur sac comme unique bagage à Marseille, au terme d’un long périple. Compte-rendu.

M.I.E. Trois lettres qui signifient « mineurs isolés étrangers ». Derrière cet acronyme se cache le quotidien, souvent douloureux, de jeunes, garçons dans l’écrasante majorité, qui ont quitté famille et patrie pour rejoindre l’Europe. Ils seraient 8 000 en France. Ils viennent seuls, principalement d’Afrique et du Moyen Orient. Des voyageurs sans visas, ni ressources, hagards après avoir traversé trois, quatre, cinq pays. Des invisibles parce que la ville préfère fermer les yeux. Mais plus tout à fait invisibles grâce à la caméra de Rachid Oujdi qui a suivi un petit groupe dans son Récit d’une jeunesse exilée.

En attendant leur majorité, ces jeunes sont censés se trouver sous la protection de l’Aide Sociale à l’Enfance, d’après la convention internationale des droits de l’enfant affirmant que toute personne âgée de moins de 18 ans doit être protégée quelque soit son sexe, sa religion, ses origines, sa nationalité. Ici, la protection est assurée par l’ADDAP 13 (Association Départementale pour le Développement des Actions de Prévention) ou encore le Saamena (Service d’accueil et d’orientation des mineurs étrangers non accompagnés). Mais en attendant cette « mise à l’abri », rarement immédiate, ils vont connaître la rue, la précarité, les réseaux mafieux et la suspicion des institutions.

L’enjeu de la minorité

Ils s’appellent Roméo ou Omar, sont originaires du Ghana, d’Algérie, d’Afghanistan et d’autres zones du monde où les temps sont durs, et se retrouvent dehors dans un pays qu’ils imaginaient accueillant. Le Vieux-Port n’est qu’une étape dans le périple de ces jeunes mineurs. On est loin du cadre paradisiaque vendu par la télé et internet. Aux belles images de la cité phocéenne s’opposent leur réalité, faite d’exclusion, de faim, de manque de sommeil. Leur parcours, long et éprouvant, est filmé avec respect et distance par les caméras de Rachid Oujdi, qui révèle un double paradoxe. Car à leur majorité, ces jeunes n’auront peut-être par la chance de rester sur le territoire français. Mais qu’est-ce que la majorité ? La plupart d’entre eux ne le savent pas. Comment savoir si le jeune est mineur ? En le tripotant sous radio X. À tour d’examens osseux, d’observations des poils pubiens (vous avez dit « pudeur » ?), de questionnaires… Le fait qu’ils soient étrangers passe avant l’idée qu’ils puissent être mineurs.

Ces jeunes qui ont traversé des villes et des villes, des pays dont ils ne connaissaient même pas le nom parfois finissent par prendre connaissance des structures qui peuvent les accueillir. Il faut être patient. Au Saamena, les jeunes doivent se signaler en entrant leur nom dans le fichier puis, certains d’entre eux peuvent se nourrir, participer aux activités et avoir un suivi de leur dossier pour demander la protection, sans être hébergés pour autant.

« Il faudra expliquer au juge pourquoi tu es venu en France et pourquoi tu veux rester »

Certains d’entre eux sont anglophones mais beaucoup ne savent parler que leur langue. Le Saamena fait appel aux interprètes plusieurs fois par semaine, comme Abdul Wahab Amarkhil interprète anglais, dari, pachtou, djené diallo et Fethan Celiker, qui est lui interprète kurde et turc. Ce dernier, ancien mineur isolé quand il est arrivé en France, incarne l’espoir d’une vie possible en Europe pour les jeunes qui le rencontrent. Les interprètes sont nécessaires pour ces étrangers, perdus dans un environnement souvent hostile. Ils sont même vitaux. Sans eux, l’entraide serait difficile à maintenir.

Un autre personnage cultive l’espoir dans le documentaire. C’est Thierry Couderc, un des éducateurs spécialisés. « Il faudra expliquer au juge pourquoi tu es venu en France et pourquoi tu veux rester », lance-t-il aux jeunes qui passent dans son bureau de manière continue, tel un fonctionnaire qui travaillerait à la chaîne. Le spectateur se met à la place du jeune qui reçoit frontalement ces paroles. Des jeunes qui apparaissent comme des proies faciles pour les réseaux malveillants (prostitution, esclavagisme, trafic…). Dehors, c’est la lutte. La rue s’avère dangereuse. Mais comment expliquer à un enfant de 13 ans que des personnes malintentionnées veulent profiter de leur précarité pour abuser d’eux ? Comment expliquer aux enfants que le monde n’est pas tout rose dehors ?

« Il ne reste plus que la révolte citoyenne »

Celui qui avait déjà raconté les chibanis en 2014 (Perdus entre deux rives, les chibanis oubliés), raconte dans ce documentaire des gamins en souffrance, entre deux mondes, entre deux âges, entre deux états. Avec beaucoup de finesse, Rachid Oujdi discerne les deux visages de ces jeunes : enfants si naïfs et innocents par moments, avant d’être rattraper par leur quotidien. Eux connaissent désormais la douleur de l’exil. « Aujourd’hui je suis debout, peut-être que je serais mort demain », lâche Omar, jeune de 15 ans qui a fui l’Algérie après avoir subi les coups violents d’un père alcoolique.

Entre les étapes administratives complexes laissant des mineurs livrés à eux-mêmes, ce même mur administratif auquel sont confrontés médecins et éducateurs spécialisés, le réalisateur nous donne à réfléchir sur la signification de la Convention des droits de l’enfant à travers ce film poignant. Mineurs, personnel de santé, militants associatifs… Leur regard semble écrasé par les cernes. Ils le sont, épuisés. « On aimerait ramener l’enfant chez soi. Les autorités ne font pas leur boulot, se désole Didier Bueno, médecin. Il ne reste plus que la révolte citoyenne », conclut-il. L’appel est lancé comme une bouteille à la mer.

Yousra GOUJA

Récit d’une jeunesse exilée, j’ai marché jusqu’à vous, de Rachid Oujdi (France, 2016, 55 min)

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