Il reçoit dans son atelier, rue Vauvilliers, près des Halles, à Paris. Sa femme est là, en photo, à côté. Jimmy Hendrix est là aussi, peint sur de la soie. Une grenouille en peluche. Deux bouteilles. Un stick de colle. Un tampon. Des feutres. Des crayons. Peter Pan à la fenêtre. Andy Warhol sur le radiateur. Et le Petit Prince, immense et dessiné. Magnifique. Celui-là même qui jurait que sur sa planète, « il pouvait voir quarante-quatre couchers de soleil » dans une même journée. Un peu comme Jean-Charles de Castelbajac qui ne les voit pas, mais les imagine.

C’est l’histoire d’un gosse. Petit, chétif peut-être, timide sans doute. Et surtout rêveur. « De 5 à 17 ans, j’étais dans un collège militaire. » Une enfance dans des murs bétonnés dont il s’échappait à la nuit tombée. « C’était le meilleur moment de ma journée. Quand je posais ma tête sur le traversin, je partais en voyage. » Il part ainsi dans un habitacle protégé de la forêt amazonienne. Il en revient le matin, quand l’aube frappe à la fenêtre du dortoir. Laisse les rêves et les fantasmes dans une armoire. Il les enferme à clef pour les retrouver, la nuit suivante. « C’est sûrement là-bas que mon imaginaire s’est formé. »

Dans sa poche, à 17 ans, il n’emporte que les rêves et laisse le reste dans les murs de ce collège militaire. « Je n’en sortais qu’une fois par an », se souvient-il. Pour se rendre au domicile familial, qui n’était pas très loin. C’était au 7e étage d’un immeuble de la cité Henri Lafarge, à Limoges. Le truc paumé, perdu, égaré. Il se souvient. L’ascenseur qui ramait ou plutôt non, qui ne marchait jamais. Et cette boutique, tel l’éclair de la révélation : « Il y avait une vitrine dans la grande rue de Limoges où les vêtements étaient mis n’importe comment. Je suis allée dans cette boutique, j’ai fait de la vitrine une sorte d’écran de cinéma, une scénographie. C’était mon premier acte créatif. »

Sa mère voit qu’il part en vrille. « J’avais raté mon BEPC et je traînais un peu aux beaux-arts de Limoges, en auditeur libre, mais c’est tout. » Elle lui donne un crayon pour qu’il dessine, il prend une paire de ciseaux pour découper. Il fait d’une couverture dix mille pièces. « J’ai refusé le crayon et j’ai commencé à couper mes couvertures de pensionnaires pour en faire de grosses vestes. C’était une espèce d’autodafé et c’était mon premier vêtement. » Voilà, il crée. Comme un soldat tue. Comme le cavalier galope. Comme le prince aime.

A 18 ans, avec ses nom et prénom de château-fort, Jean-Charles de Castelbajac débarque de nulle part, saute de son donjon. « Je suis, comme on dit, monté à Paris. » Dès ses débuts, il n’a déjà rien à envier aux pros. Il prend une serpillère, une éponge et du plastique. En fait une robe. « Tout de suite, mes créations ont été remarquées. Les Américains ont adoré. » Sans eux, ceux qui y ont cru, il ne serait pas là. « Ça a été très vite, j’ai fait les costumes des « Drôles de Dames » avec Farah Fawcett, « Chapeau melon et bottes de cuir », un film de Woody Allen… » Il habille Warhol, devient un ami du peintre Basquiat. Encore un éclair qui frappe de plein fouet. Une étincelle qui devient un feu d’idées.

Il dessine sur les robes. Einstein qui tire la langue. Puis, Mona Lisa telle un travelo. Sur ses vêtements, les couleurs explosent. Ne prenez pas Jean-Charles de Castelbajac pour ce qu’il n’est pas. Un fou, par exemple. « Ce n’est pas la folie. C’est la célébration de l’absurdité. Cette force de n’appartenir à rien. Des assemblages qui n’appartiennent qu’à moi… », explique le créateur. Le cavalier est lancé, n’a plus besoin de cravache pour remuer le dada. L’euphorie.

Il voit le monde. Vit avec les artistes, les déjantés, les décalés. Dans les squats de Londres, dans les foules de l’Apolo de New-York. « Je faisais des vêtements pour des performers dans les années 80, ce n’était vraiment pas le chemin de la mode ou du couturier qui a toujours préféré le tapis rouge à la scène brulante. »

Puis la descente. « Ma carrière a décliné dans les années 1990. Je n’étais plus en phase mais je continuais mes pulls cartoons. » Il s’obstine, s’accroche. Et ça repart comme une machine qui n’avait, un temps, plus de batterie. Les rappeurs achètent en masse, aiment le décalage. « Dans les années 1995, je voyais Kanye West, Jaz Y et tous ces loustics avec mes pulls Buggs Bunny. Ils portaient ça comme des tabards du Moyen-âge (vêtement court et ample que l’on portait sur l’armure). »

JCDC est un hussard des temps modernes. Un soldat qui porte le génie à la place de la mitraillette. Il habille le Pape en 1997. Jean-Paul II lui dit : « Tu as utilisé la couleur comme ciment de la foi et de l’espérance. » Il comprend qu’en fait, il a, « dans cette société, un rôle de ciment, de fédérateur. Pendant des années, j’ai cru que l’inspiration venait en souffrant. Je pensais que plus on avait une vie de dérive, plus on était inspiré. Je pense que beaucoup de créatifs croient ça. C’est une grande idée reçue. »

Aujourd’hui, le couturier est dans son temps, à l’aise comme personne. Il sape Lady Gaga, Beyonce, Beth Ditto, fait défiler ses mannequins avec des robes flanquées de Bambi. « Comme je vous l’ai dit, je n’ai pas eu d’enfance. Je n’ai pas vu de cartoons, je n’ai pas vu de films. Quand j’utilise des cartoons, je les utilise comme des blasons, des drapeaux, des logos. Mon personnage préféré, d’ailleurs, c’est Hannibal Barca. Un conquérant carthaginois du IIIe siècle avant un JC. Un beautiful loser comme je les aime… » Ce chef de guerre de l’Antiquité défiait les légions romaines avec des hordes d’éléphants.

Jean-Charles de Castelbajac fringue aussi des chanteurs amateurs qui se lancent sur les petites scènes. Parce qu’il aime ça. Voilà qu’il s’agace, mais c’est parce qu’il aime : « Il y a des choses qui m’interpellent. Quand je regarde du côté de Bondy et de toute la périphérie, que je vois qu’aucune école d’art ne s’y installe, je suis stupéfait. Je n’ai jamais compris la politique à cet égard. S’il y a une chose que l’on sait, c’est que la colère nourrit l’âme, c’est le meilleur terreau pour de bons artistes. » C’était l’histoire d’un enfant d‘une soixantaine d‘années.

Mehdi Meklat et Badroudine Said Abdallah

Légendes photos : Jean-Charles de Castelbajac à son bureau (haut) ; Badrou, Jean-Charles de Castelbajac et Mehdi (bas).

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