Quand l’un des pionniers de la techno minimaliste, Jeff Mills, rencontre l’Orchestre National de Lille, le résultat est saisissant. Hannah a pris place lors d’un concert-voyage intersidéral…

Depuis 25 ans, le nom de Jeff Mills évoque les soirées techno où l’on danse au milieu d’une foule unie par l’énergie tribale qui se dégage des platines. Originaire de Detroit, ce pionnier de la musique électronique et du djing a contribué à l’expansion du genre et produit certains de ses meilleurs titres. Aujourd’hui, celui qu’on surnomme « le Sorcier », cherche à concocter de nouvelles potions musicales en multipliant les collaborations dans le domaine de la musique classique. Ce mois-ci, il était aux côtés de l’Orchestre National de Lille pour jouer sa dernière pièce : Les Planètes. Nous en avons profité pour nous entretenir avec ce génie…

À l’origine, Les Planètes Op.32 est une suite pour orchestre symphonique, écrite en 1915 par le compositeur Gustav Holst, qui traduit, en sept mouvements musicaux, les connaissances de l’époque sur notre système solaire. Cent ans plus tard, Jeff Mills a souhaité réactualiser ce morceau de science-fiction mélodique. Le pape des platines a donc créé sa propre vision des planètes, à travers des compositions électro, qu’il a transmises à l’arrangeur Sylvain Griotto, afin que celui-ci les repense pour un orchestre symphonique. Sur scène, les instrumentistes jouent leurs partitions, sous la direction de Christophe Mangou, tandis que Mills improvise une techno subtile et retenue. Les deux genres se mêlent et s’accompagnent parfaitement: Jeff Mills et ses machines deviennent une nouvelle famille d’instruments, partie intégrante de l’orchestre, au même titre que les cordes, cuivres, bois et percussions.

Confortablement installés dans la salle du Nouveau Siècle, nous pouvons embarquer pour notre voyage spatial. Les planètes défilent et interpellent notre imaginaire. Vénus est calme, chaleureuse et brillante. La Terre joyeuse et pleine de vie. Plus discrète durant l’exploration des planètes, la musique de Jeff Mills prend le dessus au cours des trajets qui nous emmènent d’un astre à l’autre. Arrivés sur Saturne, des musiciens se déplacent dans la salle et mettent leur musique en orbite autour des spectateurs. À mesure qu’on s’enfonce dans le cosmos, les mélodies deviennent de plus en plus mystérieuses… Après un atterrissage magistral, on quitte le vaisseau, la tête pleine de nouveaux horizons.

João MessiasEntretien avec Jeff Mills

Le Bondy Blog : Qu’est-ce qui vous a inspiré dans ces planètes ?

Jeff Mills : Tout. Leur densité, leur géographie, leurs satellites, la mythologie qui les entoure… Je trouve la structure de Gustav Holst fantastique, car elle permet d’enseigner à travers l’art. C’est une idée qui n’a pas encore été explorée par la musique électronique. J’ai voulu la reprendre pour traduire les évolutions scientifiques et musicales de ces cent dernières années.

Mêler la musique classique et électronique symbolise cette évolution ?

Oui, 15 ans après le début du nouveau millénaire, je pense qu’il est temps d’utiliser la culture du siècle dernier pour proposer quelque chose de vraiment novateur. J’espère que les gens vont écouter cette pièce, se rendre compte à quel point c’est fluide, et se dire qu’il y a de la place pour un nouveau genre musical.

Comment parvenez-vous à cette coordination totale avec l’orchestre ?

Techniquement, chacun des instrumentistes a un casque dans lequel il écoute un métronome basé sur le même rythme que mes machines. C’est obligatoire pour être synchronisé.

Et du point de vue de la composition ?

Nous parlons le même langage. Les producteurs de musique électronique sont très similaires aux musiciens classiques. Ils ont la même approche sérieuse, le même sens du détail. Contrairement à ce qu’on pourrait croire, je pense que s’ils jouaient avec des instruments, les musiciens techno feraient du classique et non pas du jazz ou du rock.

Comment voyez-vous le futur ?

À mesure que la technologie va avancer, les machines permettront de plus en plus de subtilités. Elles pourront toujours mieux s’associer aux instruments et offrir des émotions inédites.

Propos recueillis par Hannah Kugel

* Des futures dates pour “Les Planètes” sont à venir. En attendant, vous pourrez retrouver Jeff Mills le 18/12/2015 pour un « all night long », dans le cadre du Winter Weather Festival. 

Articles liés

  • Hip-Hop 360 : La philharmonie de Paris met le rap sur le devant de la scène

    Le Hip-Hop mondial et francophone a pris ses quartiers pour plusieurs mois, jusqu'au mois de juillet prochain à la Philarmonie de Paris. L'exposition "Hip-Hop 360" met à l'honneur un mouvement culturel longtemps dénigré par institutions et politiques, qui a fini par s'imposer aux yeux du monde entier. Reportage.

    Par Félix Mubenga
    Le 18/05/2022
  • Younès Boucif : « L’humour, un moyen de dire des choses en avance »

    Révélé au grand public avec la série Drôle, Younès Boucif a déjà une carrière bien lancée et ne compte pas s’arrêter là. Si Netflix a décidé que la série n’aurait pas de saison 2, l’artiste de 27 ans originaire de la banlieue de Rouen, a des projets plein la tête. Écriture, humour, prochain album, projet hollywoodien… On a discuté de tout ça avec Younès. Entretien.

  • Des K7 au streaming, Driver raconte son histoire du rap

    Paru le 25 mars dernier chez Faces Cachées Éditions, l’autobiographie du rappeur Driver, co-écrite avec le journaliste Ismael Mereghetti a beaucoup plus à notre contributeur Ryan Baruchel. Dans ce livre on découvre l’évolution du mouvement Hip-Hop français depuis les années 1990. Un livre qui démonte les clichés du rappeur, instaure des messages fort et raconte la vie d’un homme. Rencontre.

    Par Ryan Baruchel
    Le 04/05/2022