TALENTS EN COURT. Montée sur la scène du Comedy Club en novembre dernier pour présenter On va manger un café, docu-fiction sur un dragueur armé de caméras cachées, Jinjin Shan, 26 ans, cherche producteur de cinéma. Portrait.

Elle est montée en novembre sur la scène du Comedy Club à l’occasion de Talents en Court, dispositif de soutien au court-métrage initié par le CNC et l’association Les Ami(e)s du Comedy Club. Silhouette fluette en pull à fleurs et pantalon de cuir, Jinjin Shan en a surpris plus d’un en parlant de son projet, On va manger un café, qui aborde avec fraîcheur la question des « plans cul réguliers » et des mecs qui draguent en caméra cachée. L’auditoire aurait pu croire qu’elle bluffait mais elle a raconté que cette histoire de drague en caméra cachée était réelle et que le garçon en question l’avait vraiment abordée.

Projet de film sur la féminité aussi bien que sur la sexualité (« c’est triste ces hommes qui traitent les femmes comme des proies »), On va manger du café est autant constitué de prises de vues fictionnelles que d’images volées, bariolées de time code et de phrases d’accroche digne des sites de coaching en séduction répandus sur le Net.

Mais qui est donc Jinjin Shan à la proposition (d)étonnante, ancrée dans notre monde de l’image et nos modes de communication biaisés ? Pour y répondre, il faut prendre l’avion à quelques 8273 km de Paris, direction la province de Hebei (Chine) où elle a vu le jour en 1988.

Fille unique née de parents chinois (père ingénieur, mère enseignante), Jinjin Shan grandit à Tianjin « une ville à 30 minutes en train de Pékin » où elle connaît une enfance « indépendante » (« à six ans j’allais déjà seule à l’école en vélo »).

« Meilleure » élève de sa classe durant toute sa scolarité (dont le lycée Nan Kai à Tianjin, l’un des meilleurs de Chine), Jinjin Shan pratique beaucoup d’activités mais subit la pression de son environnement : « j’ai grandi dans un cadre traditionnel. J’étais la bonne élève, la bonne fille, mais j’étais toujours à la recherche de mon vrai moi ».

L’art l’intéresse assez tôt mais elle n’a pas la chance de le pratiquer professionnellement (« en Chine, soit tes parents travaillent dedans, soit tu es un mauvais élève qui cherche ton chemin »). Après un baccalauréat scientifique, Jinjin Shan fait donc du droit pour faire plaisir à son père. Mais décide d’étudier le français. Son rêve secret ? Partir à l’étranger. « Mes parents travaillent pour survivre moi, j’avais envie de vivre ».

Alors que son père lui suggère les États-Unis, elle s’entête à choisir la France (« ça a été notre première dispute ») pour l’image de « Tour Eiffel, de luxe et de romantisme » véhiculé notamment par le biais du film Amélie Poulain. Arrivée à Cergy-Pontoise (95) en 2009 pour faire un échange universitaire (« j’ai choisi la ville la plus proche de Paris »), Jinjin Shan découvre une France différente de celle qu’elle avait fantasmé (« 80% de Noirs, je n’avais jamais vu ça ! Au début c’est choquant, après on s’habitue ») et peu ouverte aux étrangers : « le petit groupe d’amis franco-chinois que j’ai s’intéresse soit à la culture asiatique, soit au ciné, soit aux deux. La plupart des français ne sont pas très curieux ».

Profitant de son année étudiante pour se mettre en quête de formations en cinéma (« enfant, j’avais vu un film chinois et je m’étais dit que le cinéma, c’était bien»), Jinjin Shan s’inscrit en assistanat de réalisation au conservatoire libre du cinéma français (CLCF), après avoir raté, à regret, l’oral de La Fémis, cette école de cinéma de Paris qu’elle rêvait d’intégrer.

Elle qui avait peu regardé de film durant son enfance se rattrape à coups de carte illimitée et apprécie la fraîcheur de films comme Borgman, Donoma, Un monde sans femmes ou Under The Skin. Si le système chinois de financement du cinéma est encore particulier («si tu connais quelqu’un qui a de l’argent, il t’en donne pour faire ton film sinon il faut se débrouiller comme cette fille qui vend 30000 paires de chaussettes pour faire un film à 3000€ ! »), Jinjin Shan trouve néanmoins que le cinéma français pêche un peu : « Peut-être que le système qui permet d’obtenir des financements est trop long donc les films ont moins d’énergie que ceux réalisés par des jeunes qui n’ont pas d’argent et se disent « Tant pis » ».

Après le CLCF, JinJin Shan travaille comme monteuse dans une société de production puis arrête pour se consacrer à ses projets et réalise deux courts-métrages Jour J et Droit de l’Homme, non diffusés. Cherchant aujourd’hui un producteur pour On va manger du café même si elle en a déjà tourné une partie, Jinjin Shan développe aussi d’autres projets autour des femmes pour montrer qu’elles ont « le droit d’avoir ce qu’elles veulent et d’être qui elles veulent ». Ce qu’elle aimerait également apporter au cinéma français ? Davantage de visibilité pour les Asiatiques : « nous vivons dans le même monde alors qu’il n’y a pas de vrai échange. Il est temps que la France les accepte car on ne les voit pas assez ».

Claire Diao

Crédit photo : Julia Cordonnier – Les Ami(e)s du Comedy Club

Articles liés

  • Franck Gastambide face au BB

    Un droit de réponse qui se transforme en débat enrichissant sur la création culturelle des quartiers populaires. C'est le programme proposé par cette rencontre entre Franck Gastambide et la rédaction du BB, après la publication de notre édito acide sur ses films. Rencontre.

    Par Jalal Kahlioui
    Le 30/11/2021
  • Avec ‘Suprêmes’ NTM back dans les bacs

    Félix Mubenga n'a pas pu voir l'explosion du groupe de rap mythique NTM. Il n'était pas né. Mais deux décennies plus tard, il est parti voir le biopic du légendaire duo de Seine-Saint-Denis, 'Suprêmes' réalisé par Audrey Estrougo. Et c'est grand oui, pour notre contributeur qui raconte cette plongée enflammée dans une époque pas si différente de la nôtre. Critique.

    Par Félix Mubenga
    Le 23/11/2021
  • Au nom du rap, une œuvre collective pour réconcilier tous les mondes

    'Au nom du rap' est un livre unique, entre poésie et illustrations. Un recueil de proses qui veut redonner ses lettres de noblesses à un genre musical encore trop souvent dénigré par certaines élites culturelles. Anissa Rami s'est entretenue avec Elena Copsidas à l'origine de l'ouvrage, ainsi qu'avec les artistes qui ont participé à cette oeuvre collective singulière.

    Par Anissa Rami
    Le 11/11/2021