BB : Comment c’était, la vie d’écrivain sous confinement ?

Joël Dicker : C’est une bonne question ! Au début, je me disais ‘Je vais écrire à mort vu qu’il n’y a rien à faire’. En fait, je n’ai rien foutu (rires). Pour écrire, je m’enferme dans un bureau à Genève qui n’est pas chez moi. J’y vais vers 8 heures du matin, en bus, au moment où tout le monde part au travail, au milieu du monde qui vit et bruisse. Pendant le confinement, les consignes en Suisse m’auraient permis d’aller au bureau. Mais ça n’avait plus de sens : les rues étaient vides, tout était mort… Je me suis rendu compte que j’ai besoin d’être dans un univers bougeant et bruyant – et de m’en écarter volontairement – pour écrire.

Le virus de la littérature, chez vous, est-il venu d’une claque en particulier ?

Ma première claque littéraire, c’était peut-être Le Dernier loup d’Irlande (d’Elona Malterre, ndlr). Je l’ai lu quand j’avais 11 ans, j’ai pleuré à la fin… Bon, je vous dis la fin : le loup meurt (rires). Ce livre a éveillé en moi la force de la littérature. Il y a eu aussi La Potion magique de Georges Bouillon (de Roald Dahl, ndlr). Mes parents me le lisaient quand j’étais petit, je l’ai relu récemment et c’est un livre génial parce qu’il est fait pour tout le monde, les grands et les petits. Pour moi, c’est une littérature plus exigeante que celle que je fais. J’aimerais un jour, si j’y arrive, écrire un livre de ce type. Je tiens beaucoup à ce statut de la lecture, qui fait un lien entre les gens, qui fait avancer la société et qui permet de comprendre le monde. Je crois vraiment que c’est un ciment de notre société.

Vous avez connu, ces dix dernières années, un succès incroyable. Votre best-seller, La Vérité sur l’affaire Harry Quebert, a été vendu à 3 millions d’exemplaires dans le monde et traduit en 40 langues. Comment on gère ça quand on a seulement 27 ans ?

D’abord, on se sent toujours plus vieux que ce qu’on est ! A 27 ans, je ne me sentais pas super jeune, et aujourd’hui quand je vois les gars de 27 ans je me dis ‘Ils sont jeunes, les mecs !’ (rires). A ce moment-là, je prends ce succès comme un soulagement parce que ça faisait des années et des années que j’étais complètement perdu dans ma vie. A l’école, c’était un désastre. J’ai détesté aller à l’école ! J’avais heureusement un peu de facilité, je ne suivais pas en cours mais du coup je passais à chaque fois à un rien de l’échec. Pendant des années, j’ai fait des choses qui ne plaisaient pas, je n’étais pas bon parce je n’avais pas envie de m’investir. Je me sentais écrivain et j’envoyais des romans à des éditeurs qui me disaient tous ‘Non merci, et arrête de nous envoyer tes livres !’

Aujourd’hui, ils doivent s’en mordre les doigts…

Ça je ne sais pas, parce que voir mes livres être refusés m’a permis de me remettre en question. L’expérience passe par les échecs. Quand le livre paraît et qu’il a du succès, on me reconnaît enfin cette identité d’écrivain et c’est un soulagement immense pour moi. C’était un succès qui m’a fait du bien.

Joel Dicker en 2016

A aucun moment, vous n’avez souffert du syndrome de l’imposteur ?

C’est toute ma vie, ça ! (rires). Encore maintenant ça m’arrive souvent avant des rendez-vous de me dire ‘Peut-être que c’est une erreur, vous êtes sûrs que c’est moi que vous attendiez ?’. Ce syndrome est le sentiment que toute est une espèce d’erreur, même le fait que les gens aient aimé ton livre ! Mais il faut savoir rire de ça. Finalement, ce n’est pas si mal parce que ça ramène à la réalité de ce qu’on est, à savoir des mortels. Et il faut savoir accepter son succès à un moment donné et aussi se le réapproprier un peu.

En lisant L’Enigme de la chambre 622, on a du mal à vous croire lorsque vous dites écrire sans avoir de plan en tête, tant l’intrigue est pleine de rebondissements. Allez, avouez… Vous devez bien gribouiller des petites notes quelque part ?

Pourquoi vous pensez que je mens ? (rires). Quand je dis ça, ce n’est pas dans l’idée de montrer que c’est une prouesse. C’est au contraire pour expliquer la taille des livres ! Je ne me pose jamais la question de savoir ce qu’il faudrait faire avant de commencer à écrire. Ce qui me permet de continuer, c’est le plaisir. Ce que je maîtrise est le plaisir que j’ai à concevoir mon livre pendant 2 ou 3 ans et de me perdre, d’essayer de nouvelles choses. A la fin, évidemment, je fais ce travail d’aller-retour dans mon livre pour voir si tout est cohérent, mais dans la construction il n’y a pas de plan.

Les personnages de ce roman se distinguent par leur profondeur et leur complexité : la perception qu’on se fait d’eux varie d’une page à l’autre. Comment les concevez-vous ?

Il y a une expression qui dit ‘Dans un bon roman, tous les personnages ont raison.’ C’est-à-dire que chacun a des raisons d’être comme il est. Et au fond, même dans la vie certains gestes de nos amis qu’on a du mal à justifier, on les comprend car on connaît leur histoire et leur expérience. De même pour un collègue qu’on côtoie tous les jours au bureau pendant 10 et qui fait toujours la tête sans qu’on sache pourquoi. Puis, un jour, on a l’occasion de discuter avec ce collègue et pour la première fois depuis 10 ans il raconte quelque chose de lui, et d’un coup on comprend pourquoi il se comporte comme ça. Je trouve qu’on est beaucoup dans l’image avec les réseaux sociaux, on est peu dans l’interrogation. Il y a une nécessité aujourd’hui d’être plus dans la réflexion et moins dans le jugement de l’autre.

Vous concluez l’intrigue par une belle réflexion en comparant la vie à un roman. Est-ce que vous songez déjà au prochain chapitre de votre vie ?

C’est une très bonne question. C’est impossible de me projeter dans 20 ans et de me dire que d’ici là j’aurais écrit 12 livres. Parce que chaque livre est une aventure en soi. J’ai l’impression que j’écrirai toute ma vie. Je suis assez curieux de découvrir autre chose. Peut-être des scénarios ? Avec Jean-Jacques Annaud, on a monté une série pour « Harry Quebert » et j’ai adoré ! C’est impressionnant de voir un plateau où 300 personnes sont là pour un but précis, chacun a un rôle et il doit le jouer à 100%. En revanche on est plus limité dans le cinéma. Si j’écris ‘Il pleut’, le lecteur s’imagine la pluie, alors qu’au cinéma on doit faire venir des camions d’eau sur le plateau (rires). Mais je serais assez content d’expérimenter d’autres choses si les occasions se présentent.

Propos recueillis par Félix MUBENGA

Crédit photo : Antoine MARTIN

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