Boris Spire est le directeur du cinéma l’Écran à Saint-Denis, où se tient la 17ème édition des journées cinématographiques dionysiennes jusqu’au 28 février, sur le thème du « rire de résistance ». Rencontre avec un homme passionné qui souhaite permettre à un large public d’accéder à des films de qualité.

Le Bondy Blog : Créées en 2000, les journées cinématographiques dionysiennes reviennent pour la dix-septième année. Comment est né ce festival et comment est-il organisé ?

Boris Spire : À l’origine, en 2000, il remplaçait un autre festival, « Les Acteurs à l’écran », qui a duré 18 ans. En une semaine, nous diffusons entre cinquante et soixante-dix films. Nous essayons de mêler toutes les cinématographies et d’être représentatif des cinémas du monde entier, du Japon, d’Iran, des États-Unis ou encore d’Afrique. Cette année, nous avons par exemple un film produit au Bénin. Le principe étant de programmer des films rares, que l’on ne voit pas dans tous les cinémas. Nous sélectionnons parfois des inédits ou des productions qui viennent de loin et que l’on sous-titre. Nous organisons également une nuit du cinéma et des rencontres avec les réalisateurs, qui sont toujours heureux de venir montrer leur travail à notre public.

Le Bondy Blog : Le festival prend cette année pour thème « le rire de résistance ». Pourquoi avoir fait ce choix ?

Boris Spire : Chaque année, avec le programmateur du festival, nous choisissons une thématique, comme la question des censures, des femmes ou des utopies, afin de réfléchir, à travers le cinéma, sur une grande question de société, souvent en lien avec l’actualité. Cette année, nous avons choisi le rire de résistance. Nous savions que le festival se déroulerait durant la campagne électorale. Nous avons donc voulu prendre le contre-pied de cette période lourde d’incertitudes, d’angoisses et de questionnements. Nous souhaitions utiliser l’humour et la comédie pour prendre de la distance et aborder le monde par le rire.

Le Bondy Blog : Quel est le budget des journées cinématographiques dionysiennes et comment sont-elles financées ?

Boris Spire : En moyenne, le festival coûte 150 000 euros. Il est financé exclusivement par quatre organismes publics : la municipalité de Saint-Denis, le conseil départemental de la Seine-Saint-Denis, qui sont les deux plus importants contributeurs, mais aussi le conseil régional et la Direction Régionale des Affaires Culturelles (DRAC) d’Île-de-France.

Le Bondy Blog : Ce n’est donc pas difficile de trouver des fonds pour organiser un événement comme celui-ci en Seine-Saint-Denis.

Boris Spire : Si, cela devient difficile. Pour la première fois, nous avons subi une diminution du financement du conseil régional d’Île-de-France, réduit de 18 000 à 15 000 euros. Beaucoup d’événements culturels ont vu leurs aides diminuer en Seine-Saint-Denis. Deux explications officielles ont été avancées. La première c’est que le département bénéficierait déjà de beaucoup de subventions de la région. La seconde c’est que notre festival ne rayonnerait pas assez régionalement, dans la mesure où l’on ne travaille qu’avec des salles situées en Seine-Saint-Denis. En réalité, je pense que les raisons sont politiques. La région Île-de-France a changé de majorité. Elle est dirigée par la droite alors que Saint-Denis est orientée à gauche.

Le Bondy Blog : Votre festival joue pourtant un rôle culturel important dans une ville populaire comme Saint-Denis…

Boris Spire : Nous jouons un rôle de médiateur culturel essentiel dans notre département. Notre objectif est à la fois culturel et pédagogique. Tout notre travail consiste à créer des passerelles entre les populations de ces quartiers et la culture. Nous souhaitons être un lieu d’échange et de réflexion. Certains nous reprochent de proposer une programmation trop élitiste. Pourtant, nous nous demandons tous les jours comment atteindre des publics divers.

Le Bondy Blog : À propos du public de ce festival, d’où vient-il et comment est-il composé ?

Boris Spire : Notre festival réunit avant tout des amoureux du cinéma. En moyenne, 5000 spectateurs assistent au festival. On constate généralement que le public du festival est plus féminin que masculin. Nous organisons beaucoup de séances avec les établissements scolaires, de la primaire à l’université, qui représentent 30% des entrées. Les lycéens viennent de toute l’Île-de-France mais nous recevons également des élèves de Saint Denis. Les journées cinématographiques dionysiennes attirent beaucoup d’étudiants et un peu moins d’habitants des quartiers populaires que durant l’année. 40% de nos spectateurs habitent Saint-Denis, quand 60% viennent d’ailleurs. On nous reproche parfois d’attirer beaucoup de Parisiens, mais au contraire, c’est formidable que les publics se mélangent.

Le Bondy Blog : N’aimeriez-vous pas attirer davantage de personnes et notamment de jeunes issus des quartiers populaires ?

Boris Spire : C’est un vrai problème, car beaucoup de jeunes estiment que les cinémas d’art et d’essai comme la nôtre ne sont pas des lieux pour eux. Ils les voient encore comme des établissements où l’on se rend dans un cadre scolaire, mais ce n’est pas très grave car plus tard, ils auront peut-être envie de revenir. L’essentiel est de favoriser les débats et les échanges. En cela, notre festival joue un rôle éminemment politique car il permet de rassembler des publics divers. En réalité, la politique se fait dans des lieux comme le nôtre.

Le Bondy Blog : Dans le contexte actuel marqué par de fortes tensions sociales et identitaires, pensez-vous que le cinéma, et plus particulièrement la comédie, puissent permettre de fédérer les communautés ?

Boris Spire : Il faut rester très modeste par rapport à ce que peut apporter un film, qui à lui seul ne peut pas tout changer dans une société qui va mal. Néanmoins, l’art peut permettre au vivre-ensemble de fonctionner et de mieux connaître l’étranger. En ce sens, le cinéma, qui est une forme d’expression populaire joue un rôle important et les cinéastes ont une grande responsabilité, de même que les personnes qui diffusent les films. La comédie est peut-être le genre cinématographique le plus fédérateur, même si cela dépend des films. Par exemple, l’Ascension réalisé par Ludovic Bernard, adapté du roman Un tocard sur le toit du monde de Nadir Dendoune, prône de belles valeurs. Un de mes moteurs principaux, c’est précisément de déconstruire les clichés pour fédérer les communautés. C’est ça la grande richesse de la France. C’est même l’avenir du monde.

Propos recueillis par Maéva LAHMI

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