ILS FILMENT LA BANLIEUE. Impossible de louper les affiches du film dans le métro. La cité rose n’est pas sans rappeler le chef-dœuvre brésilien La Cité de Dieu. Le long-métrage sort aujourd’hui dans les salles. Portrait de Julien Abraham, son réalisateur qui a réalisé son vœu le plus cher. Celui de fictionner la vie vraie de la cité de Pierrefitte-sur-Seine.

Il a regardé la série brésilienne La cité des hommes (préquelle du film La cité de Dieu) et s’est dit qu’il serait bien « d’avoir une vision plus juste des quartiers ». Après cinq ans de travail, Julien Abraham,  37 ans, sort aujourd’hui sur les écrans français La cité rose, son premier long-métrage de fiction.

« Au début on voulait faire une série télé » explique celui qui a réellement tourné dans la Cité Rose de Pierrefitte-sur-Seine (93). « Mais après avoir tourné un pilote d’une série qui n’aura pas vu le jour, on a été approché par une boîte de prod’ qui nous a proposé de faire un film de cinéma ». Soit La cité rose, film solaire sans faux semblants sur les joies et difficultés de vie d’un quartier.

Julien Abraham n’a pas grandi en cité mais dans une banlieue pavillonnaire d’Enghien-les-Bains (95) où il est né en 1976. Cadet d’une famille de trois enfants plutôt modeste et bourgeoise (« la fameuse génération où ça fonctionne très bien pour nos parents » : père directeur d’entreprise, mère enseignante), Julien connaît une enfance « heureuse » dans une banlieue « sûre et agréable » mais regrette le manque de mélange « entre banlieues pavillonnaires et cités ».

Élève « relativement dissipé », Julien échappe au passage en lycée professionnel en 4e grâce à l’intervention de son père. « C’est un truc que je retrouve aujourd’hui et dont je discute avec les jeunes : faire en sorte qu’ils ne se fassent pas imposer un choix».

Après un bac ES, Julien ne sait pas quoi faire et s’engage dans des études de Gestion et Economie à La Sorbonne pour échapper à Épinay-sur-Seine (93), « où il n’y avait pas vraiment de vie universitaire ». Lui qui vit aujourd’hui entre Saint-Ouen et Amsterdam reconnaît avoir trouvé sa voie « très tard, à 23 ans, quand j’ai commencé à me dire  »ohlala, où est ce que je vais ? » ».

Après une rencontre avec des Sahraouis du Maroc, Julien ressent le désir « de ne pas aller derrière un bureau mais de rencontrer l’autre par l’intermédiaire de la musique ». Avec son frère Thibault – co-producteur de La cité Rose – et deux amis, il monte un projet de documentaire qui les mène de l’Afrique à l’Asie en passant par l’Amérique du Sud.

Intitulé 2001 : l’odyssée des musiques, le film « participe à la transformation de l’étudiant en finance qui s’aperçoit que le monde peut être regardé de plusieurs manières ». De retour en France, Julien projette le film à Enghien et fait la rencontre de « dix gars de la Cité Rose » venus assister à la séance : « C’est comme ça que j’ai rencontré Sadia Diawara (co-producteur de La cité rose, ndlr) ».

Malgré tout, Julien « galère beaucoup », cumule les petits boulots et profite d’un billet pour l’Argentine pour s’installer à Buenos Aires « comme tout le monde le fait quand on est jeune et qu’on n’a pas trop d’attaches ». Julien « vivote » pendant un an puis revient en 2005 avec un regard « amélioré » sur la France : « on vit dans un pays incroyable où tout le monde va à l’école, où les hôpitaux sont gratuits… »

Après deux ans de galère, Julien se lance fin 2007 dans le pilote de la série La cité rose avec sa bande d’amis. Refusé par M6, France 2 et Orange Cinema Series, le projet aboutit chez un producteur, Raphaël Rocher, qui leur permettra d’écrire avec le co-scénariste d’Un prophète, puis atterrit auprès de la société Ex-Nihilo où tout s’accélère : « On signe les contrats en décembre, on tourne en juin ».

Fan de séries (« ma référence c’est The Wire ») et influencé par Alejandro Gonzalez Iñárritu ou James Gray, Julien travaille pour rétablir la vérité sur l’image des banlieues : « Je me mets à la place d’un jeune de 15 ans qui a des origines étrangères, une couleur de peau qui n’est pas blanche et qui grandit en cité. Il faut que les gens qui ne sont pas à sa place se demandent quelle image on lui renvoie ». Argumentant que Georges Brassens ou Yves Montand étaient des enfants immigrés, Julien rappelle que « petit à petit la France a oublié leur passé d’immigrés et se les est approprié ». Pour lui dont tous les grands-parents « sont nés en France », « l’immigration est la vraie richesse de la France ». 

Alors Julien filme la banlieue « au soleil », « souriante », « à travers les yeux des enfants », pour que les jeunes puissent avoir « des héros de cinéma auxquels ils puissent s’identifier autres que Tony Montana dans Scarface ».

Claire Diao

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