C’est en partant à la rencontre du slam féminin que j’ai rencontré un dimanche pluvieux l’artiste Junajah. Moi qui avais déjà écouté sa poésie urbaine qui parlait crument des violences faites aux femmes avec des mots sans détours et une voix rauque d’une colère à peine contenue, je ne m’attendais pas à voir une jolie petite blondinette fluette à l’apparence si douce et si fragile.

C’est avec pudeur que Julie commença à me raconter son parcours. Arrivée à Sommières, à proximité de Montpellier, cette fan de rap avait monté son petit groupe dans cette ville rurale à l’ambiance très lourde. Une ville ghetto sans cesse inondée qui avait concentré la misère géographique et la misère sociale.

C’est à ce moment de grande détresse que cette jeune fille décide de se « sortir de cette ville sans espoir d’avenir » afin de monter à Paris pour commencer des études de danse. Elle devient, après beaucoup de galères, danseuse professionnelle puis enseigne la capoeira ainsi que la danse moderne, tout en commençant à écrire des textes poétiques qu’elle slame tout naturellement.

Alors qu’elle traverse une période de profond isolement où elle « ne veut plus partager ses mots », un ami lui parle d’une boîte, une scène slam, qui donne la chance aux artistes débutants de s’exprimer. C’est là qu’elle rencontre Tsunami, très connu dans le milieu, qui lui offre la possibilité de monter sur scène pour la première fois. Vu le silence et les applaudissements qui suivent sa prestation, Tsunami décide de la prendre sous son aile. Elle entre dans l’association « Planète Slam » et commence à créer ses propres ateliers, des modules qu’elle enseigne dans les écoles, notamment dans des classes d’enfants handicapés. Elle leur apprend à travailler sur le goût du mot, la mise en bouche, le sens du rythme : « J’apprend à ces jeunes tout simplement à s’exprimer et à ne plus avoir peur d’écrire. »

C’est à travers cet enseignement et le slam, mouvement poétique lancé par le poète américain Marc Kelly Smith en 1986 dans une boîte de jazz, qu’elle « refait le lien avec les autres » et décide de travailler sur les violences faites aux femmes. C’est à travers deux clips, « Fleurs du mal » et « Sentiers battus » aux mots durs comme « les poings qui s’abattent sur les femmes » que Junajah participera à sa façon le 25 novembre à la Journée internationale contre les violences. Une parole de femme blessée, qui répond aux coups par des mots. Sa façon à elle d’exprimer de façon le plus juste possible, les maux que ces victimes tentent de cacher.

Parce que comme le dit cette artiste, « même si on parle ouvertement et officiellement de violences faites aux femmes, les victimes ont toujours beaucoup de mal à parler et préfèrent souvent cacher ce qu’elles considèrent comme une faiblesse ou une humiliation sous du maquillage et un sourire affiché ». Quand je lui ai demandé si c’était son témoignage qu’elle exprimait dans ses deux textes qui parlent d’un viol sur mineur, Junajah a refusé de répondre, mais c’est le sourire triste de Julie qui m’a apporté la réponse que je redoutais.

Cette poésie urbaine, accompagnée de véritables performances sur scène, semble se féminiser peu à peu. Derrière Grand Corps Malade, porte-parole le plus connu de ce mouvement, Junajah et d’autres slameuses comme Bams ou Catmat, Feur, Marie, rassemblées dans le collectif « slam au féminin », la scène slam a de beaux jours devant elle.

Olivia Cattan 

« Fleurs du Mal »

J’ai la peau blanche, les yeux bleus et le blond des cheveux
L’immonde effigie de l’archange tatouée sur un corps gracieux.
Au-dessus de mon sourire l’éclat d’un regard naïf,
fraye mon chemin vers dieu et m’effraye.
Au bout de mes larmes se trame une vie indolore, inodore, incolore.
Un oracle me l’avait dit : « Avec des seins comme les tiens, aucun homme ne te retiendra pour la vie »
Visiblement le sorcier ne mentait pas.
Le sort-s-y-est-mis, contre moi son sexe sans se soucier de mes treize ans.
Incertaine et insoutenable fut la cause
que cet homme me chuchota pour soutenir ses méfaits.
Il prit mon alcôve pour un terrain d’essai,
son seul souhait manifestement, c’était de s’exercer.
17 ans à peine
avait repéré en moi la belle proie,
celle qui se tairait de peur de déterrer les terribles souvenirs de sa mère.
A croire que toutes les femmes de cette famille seraient condamnées à vivre
le même enfer.
Je suis slamante,
Une âme qui tente de tempérer sa colère
Et cela me hante car derrière mon phrasé
se cache inlassablement l’affront d’un frère.
Je suis une femme,
une plaque tournante dans la vie d’un homme
et j’entends mes petites sœurs qui tournent en criant
au viol !
Au viol, assez ! Au viol, Assez !
Au violacé de nos lèvres violentées.
Aux voleurs de ces dames
qui par quelques coups de reins s’affichent d avoir brisé nos vies.
Je leur dirais sans cesse, que mon chagrin est sans remise de peine,
Et que ma peine est plus grande que tous vos pardons…
La gorge étrangle les maux,
des glaires qui se crachent, cachent des colères, clashent l’alter ego.
Arrachant des sanglots, la glotte racle, troglodyte glauque, 
l’enfance est salement trop esseulée et seulement au seuil des lèvres, 
ne délivre mots.
En otage elle a lié le verbe à sa langue avalée.
En outre l’organe s’est défilé en eau trouble,
la sangle est acerbe en autisme notons que son trouble s’est déclaré.
Il semblait pourtant vouloir s’envoler, l’oiseau au planché de son palais,
mais une pandémie de rumeur, une anémie de pudeur
toutes les bouches jactent.
Paraît qu’elle aime la sueur des tontons flingueurs
mamz’elle une ti’te sœur une ti’te fleur souillée bafouillait.
Bah quoi j’imagine qu’elle crut qu’elle était une de ces petites fleurs du mal
après leur fouille vaginale.
N’attends pas que les mots soient des cris.
L’émotion atteint même les sourds.
Des ondées de mots inondent nos cours
englouties sous la pluie de nos écrits.
Non, n’attends pas que les mots soient des cris.
L’émotion atteint même les sourds.
Des zones de non retour jonchent nos parcours
alors s’il te plait reste à l’ abris de cette folie.
Au viol ! On aurait dû crier maman,
Pour toutes celles qui se meurent en dedans.
L’insolence du silence…hein, Jurons maman,
Que ma fille et nos sœurs ne la subiront passivement.
Libérées de nos peurs,
Au viol ! On aurait dû crier, maman,
Pour toutes celles qui se meurent en dedans.
L’insolence du silence…un sale juron, maman,
dont ma fille et nos sœurs ne devraient souffrir à présent.

Crédit photo : Drella Forever

Olivia Cattan

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