Les lectures de la rentrée se sont entrechoquées avec celles de l’été et c’est ainsi qu’on a lu « Comme nous existons » de Kaoutar Harchi, juste après « Nulle part dans la maison de mon père » d’Assia Djebar. Les deux récits ont cela en commun d’être autobiographique. En bon journaliste, sûrement un peu fainéant, on a cru bon de faire un parallèle entre les deux ouvrages, de se demander s’il y avait une sorte d’hommage. Et puis, Kaoutar Harchi a étudié la trajectoire de l’écrivaine algérienne. Mais d’un point de vue sociologique, pas littéraire précise-t-elle. On devine facilement qu’Assia Djebar n’est pas son autrice préférée. Cela la gênerait presque.

Dans « Comme nous existons », Kaoutar Harchi raconte sa vie telle qu’elle a été, de son enfance dans l’est de la France à son arrivée à Paris et son entrée en master de sociologie. Et celle de ses parents aussi. Elle dit qu’il y a de cela quand on lui demande si elle a voulu réparer leur vie avec la sienne.

Pouvoir dire « je »

Ce livre c’est aussi la fin d’un renoncement. Kaoutar Harchi s’est longtemps empêchée de dire « je ». « Parce qu’on opposait à mon ‘je’ un ‘vous’ collectif,  naturalisant, comme si j’appartenais à un groupe naturel ». Dire « je » quand on s’appelle Kaoutar Harchi, c’est prendre le risque d’entendre en face un « vous » qui enferme les personnes de culture arabo-musulmane dans certaines représentations. Celles qui ont changé de classe sociale aussi. « Tout ce que l’on raconte autour des transfuges de classe, ça ne m’intéresse que peu ». Parce que c’est comme s’il fallait sauter à travers les cercles de la honte, du mal-être pour gagner le droit d’être lue et reconnue. Il y aurait des lieux communs à évoquer quand on porte un prénom comme Kaoutar.

C’est tout ce que cette dernière a voulu éviter. « Il y a une injonction sociale à la honte sociale, une injonction à dire ‘j’ai eu honte de moi, des miens, de mes origines’. Une injonction à dire ‘mais j’ai décidé de changer. Je ne suis plus des leurs, je suis des vôtres maintenant’. Une injonction symbolique qui dit ‘prouvez-nous que vous êtes capable de dénoncer vos pères, vos frères. Prouvez nous que vous détestez les vôtres autant que nous nous les détestons’. Ce qui m’embête ce n’est évidemment pas que des individus ressentent ce sentiment mais que ce sentiment soit considéré comme allant de soi, évident, obligé alors que c’est là une forme de domination qui s’exerce. La bourgeoisie a fait de la honte de soi une sorte de visa social ».

Il y a une injonction sociale à la honte sociale.

 Mais ça ne l’a pas empêchée de faire le récit de l’ordinaire parce que « l’ordinaire construit une existence, un rapport au monde ». Elle raconte la vie de ses parents et la sienne telle qu’elle était, telle qu’elle l’a ressentie. Elle a refusé de leur poser des questions à l’occasion de ce travail et a écrit à partir de ce dont elle se souvenait. « J’ai trop de mémoire, parfois, je m’interroge sur le fait que je me souvienne aussi bien, je me dis que ça m’a marquée. Le racisme, le sexisme, ça marque et ça reste enfoui en vous parce qu’on n’a pas toujours, pas tout de suite, la possibilité de lui donner un sens acceptable ».

Kaoutar Harchi fait évoluer sa vie de famille dans un presque huis-clos ou les sentiments qui la lient à ses parents occupent une place prépondérante et à la fois invisible. Les moments où elle les évoque sont les plus forts de son écriture. « J’ai compris tôt que mes parents n’étaient pas que des parents, qu’ils étaient bien plus que ça. Je les ai vus en conflit avec les administrations, les entreprises, les patrons, et enfant j’ai voulu limiter autant que possible les sources de conflit. J’avais le souci que tout se passe bien. C’est injuste qu’ils se soient sacrifiés tandis que d’autres n’ont jamais eu à le faire. A à un moment, en contre-point de la stigmatisation, j’ai cherché à donner un sens puis à le partager ».

De la force politique des dominés

Évidemment, ce récit personnel et intime est aussi politique. D’abord, parce que l’autrice tient à rappeler que les groupes dominés ne sont pas des groupes passifs et ont une « conscience très forte de ce qu’on leur fait ». Ensuite, parce que le livre évoque les révoltes de 2005 comme un événement traumatique et fédérateur du point de vue politique pour les habitants des quartiers populaires. « On découvrait ce qu’on pensait de nous, on se découvrait objets de discours dont on était exclus. C’était un moment où on nous expliquait que les émeutes avaient un caractère ethnique, religieux. Et la classe alors ? Et l’expérience du racisme ? On a pris conscience que les choses se passaient à un plus grand niveau et qu’on en était l’objet passif. On ne pouvait pas être en paix avec ça, l’accepter».

On se découvrait objets de discours dont on était exclus

L’autrice raconte comment cela a fait naître des discussions notamment avec ses camarades de sociologie. Discipline qu’elle choisit pour lui permettre de « se construire comme un sujet autonome ». Elle décrit la sociologie comme « une armurerie » qui donne la capacité de nommer les choses, de trouver un langage. Et cela se ressent, Kaoutar Harchi n’a pas beaucoup de mal à nommer les choses et à les dire. Quand on lui demande ce qu’elle pense de la gauche en cette année de présidentielle, la réponse jaillit comme une balle : « j’espère qu’une certaine gauche française va définitivement s’éteindre. Face à la question du racisme, tout le monde voit bien à quel point le clivage gauche/droite perd de sa pertinence. Le clivage qui apparaît alors est celui qui sépare ceux qui ont intérêt à ce que la domination perdure et ceux qui risquent de mourir si celle-ci n’est pas abolie ».

Latifa Oulkhouir

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