Point de départ : « La cité du mâle », diffusée le 29 septembre sur Arte. Un documentaire sur le « sexisme » des garçons vis-à-vis des filles au cœur de la cité Balzac de Vitry-sur-Seine, où une jeune fille, Sohane, a été brûlée vive en 2002. Le film de la réalisatrice Cathy Sanchez avait fait l’objet d’une polémique avant même sa diffusion. La chaîne l’avait déprogrammé dans un premier temps face à des réactions d’hostilité de personnes qui avaient pris part à son tournage.

Hier une conférence de presse menait la charge contre le documentaire. Tenue à la Maison des associations du 3e arrondissement de Paris par Denis Gheerbrant, membre de l’Association des cinéastes documentaristes (ADDOC) et de la Société des réalisateurs de films (SRF), Daniel Kupferstein, membre de l’ADDOC également ; Assia, étudiante et habitante de la cité Balzac, Didier N’Diaye, directeur d’un centre de quartier, Khoukha Zeghdoudi, coordinatrice du Centre social Balzac, et Ladji Real, réalisateur, auteur d’un documentaire présenté comme une « contre-enquête » à « La cité du mâle » et dont des extraits ont été diffusés devant l’assistance. La critique porte sur le traitement des banlieues par la télévision publique française.

Le constat dressé par ces protagonistes est accablant. En effet, il y aurait « une dictature nouvelle de la télé » et « une fabrication artificielle de la France » entretenue par les chaînes. En 2002, à l’approche des élections présidentielles, on a pu assister sur nos petits écrans à une augmentation des reportages sur l’insécurité, notamment en banlieue. Aujourd’hui, à un an et demi de l’échéance présidentielle de 2012, on est bien parti pour revivre la même chose, dénoncent les intervenants de la conférence de presse. « Un fait divers devient un fait de société. » Des mots fusent : discrimination, amalgame, mensonge, mépris, méfiance, manipulation…

« La cité du mâle » : overdose de clichés sur les mecs de cités. Telle est la lecture faite de ce film par les cinéastes documentaristes et les responsables associatifs réunis hier à la Maison des associations du 3e. Le contre-documentaire de Ladji Real se veut un démontage du « docu-drama » de Cathy Sanchez. Le réalisateur est allée à la rencontre des ces garçons et de ces filles qui sont interrogés dans « La cité du mâle ». « Rachid joue lui aussi le pater familias à la maison, son père est mort il y a 19 ans et depuis sa mère lui laisse les rênes à la maison », dixit la voix-off dans la « version » Sanchez. Or, si les calculs sont bons, la mère de Rachid aurait laissé le pouvoir à Rachid alors que celui-ci n’avait que 6 ans…

Les propos d’Imène et Melissa, qui « s’habillent à la bonhomme pour avoir la paix », ont été sortis « de leur contexte ». Okito, l’aîné d’une famille de cinq enfants, voit régulièrement son père alors que « La cité du mâle » dit le contraire. Dans la salle, beaucoup de personnes acquises à la cause du jour et quelques journalistes. On se prend à rire face aux extraits, qui, sur le mode du démenti ou de la nuance, tourne en ridicule le travail de la réalisatrice diffusé sur Arte.

La conférence de presse tourne très vite à un débat quasi unilatéral. Un élu de Vitry-sur-Seine défend la réputation de sa ville. « Le soir de la diffusion de « La cité du mal », j’aurais eu Daniel Leconte (le producteur des Thema sur Arte, ndlr) en face de moi, je lui aurais mis un coup », dit-il. On peut quand même s’interroger sur la « contre-enquête » de Ladji Real. Pourquoi s’interroger ? Parce qu’on en n’a vu que des extraits. Deux mois et demi après la diffusion de « La cité du mâle », on nous vend un reportage qui cherche le buzz, dont le montage n’est même pas fini.

Une conférence de presse et un documentaire « contre-enquête », qui, par leur aspect précipité, donnent à penser que c’est davantage le coup médiatique et politique qui a été privilégié hier. Quand on prétend critiquer professionnellement le travail d’un autre, on s’attache à présenter une « copie » définitive et non une bande-annonce. A propos de vente, un intervenant de la conférence de presse a même fait la promo de son album de rap. Rien à voir avec le sujet du jour.

Ces reportages tentant de comprendre le réel des banlieues mais trop souvent protéinés aux fantasmes, nous les connaissons depuis ceux du « Droit de savoir » de TF1, et on ne nous a jamais rien proposé de bien potable jusqu’à « Go fast connexion », le documentaire de Ladj Ly où Charles Villeneuve, le « méchant » du « Droit de savoir », bon joueur, fait de l’autodérision. Pourquoi attendre qu’Arte présente un docu-drama pour entreprendre quelque chose de pas fini ? Même la conférence de presse, hier, était castée.

Anouar Boukra

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