La frontière, d’abord naturelle, a pour vocation de tracer les limites d’un territoire. Son utilité est de contrôler les échanges de marchandises et les recettes fiscales. Marque durable dans l’espace, le mur façonne les systèmes de pensées et matérialise les conflits entre populations. On la rend hermétique avec pour mots d’ordre « empêcher tout lien avec l’autre côté ». Le migrant est un passeur de frontière s’appuyant sur sa motivation mais dont ses besoins personnels varient en fonction des évolutions politiques. Des générations entières ont vécu au quotidien avec ces murs, avant qu’ils ne soient traversées ou ne finissent par tomber. Les États réaffirment leur souveraineté puissamment avec plus d’une cinquantaine de murs-frontières dans le monde comme le mur « Bush » entre les Etats-Unis et le Mexique.
12903434_10207472872451411_1069854880_oL’exposition est circulaire. Dès l’entrée, le visiteur est confronté aux images d’actualités filmées par des journalistes et des photographes. Un rappel historique ouvre le débat. Des affiches, des iconographies, des objets et des œuvres d’arts alimentent les textes explicatifs. Pause. Je m’arrête devant le témoignage de Shahab Rassouli. Issu d’une famille afghane réfugiée en Iran, il entreprend son voyage à 14 ans, seul. Passé par la Turquie, la Grèce et l’Italie, il s’établit en 2008 à Boulogne-sur-Mer. Brillant élève, il attend sa naturalisation. La frontière entre la Grèce-Italie est la plus dure. Des larmes coulent pour la première fois. Et personne n’échappe au contrôle au faciès. « A Nice, j’ai dû descendre du train parce que je n’avais pas de papiers. Ils m’ont placé en foyer. Mais j’ai pris un autre train et pour ne pas me faire repérer j’ai acheté le journal Le Monde. Personne ne suspecte un homme qui lit. Et je suis tombée amoureux des livres, mes seuls amis. » La poésie prend le dessus. La culture ne lui a pas échappé. « La ligne imaginaire, tu vas trouver un moyen de la passer. On est tous de chairs et de sangs. » Il finit par sourire.
Un groupe de personnes muettes commentent la vidéo. Ils sont beaux à voir. Cette question touche tout le monde. Il n’y a pas de frontières à en parler. Sacha, huit ans, se trouve là, au pied du paquebot. Le stylo à la main, elle le dessine. Il est situé à la fin de l’expo. Mais il n’y a pas d’ordre pour un enfant. « Je ne sais pas quelle impression ça fait. Ma mère a eu l’idée de venir ». Sa mère n’est pas très loin. Elle est fière de partager ce moment avec sa fille.
12915193_10207472869611340_303840697_oL’absence de consensus entre les 28 pays de l’Union Européenne montre la difficulté de conclure des accords de réadmission en échange des politiques de développement avec les pays du Sud. Les accords de réadmission ? Ce sont les accords visant à établir les conditions de renvois de personnes en situation illégale auprès de l’État signataire. Aujourd’hui, ces accords sont systématiquement inclus dans les accords d’aide au développement. Terriblement frustrant. On parle bien ici des quotas de réfugiés. Les réfugiés sont donc l’objet d’accords.
A travers l’exposition, si l’on jette un coup d’œil au sol, on trouve de grosses cibles jaunes pour illustrer cette idée. Les migrants viennent de l’Ouest, des pays « exotiques », de l’Albanie à l’Afrique subsaharienne. L’Europe considère l’immigration comme un phénomène provisoire. Depuis les accords de Schengen, l’Union européenne constitue un espace de libre circulation, pour les européens. La frontière de l’Europe, s’ouvrant plus à l’Est, a entraîné avec elle marchés, migrants, et travailleurs frontaliers vers des zones devenues des lieux de passage, de départ pour les uns et d’arrivée pour les autres. La crise a accentué les flux de travailleurs du Sud de l’Europe vers l’Europe du Nord. Selon l’INSEE, près de 300 000 frontaliers en 2011 ont traversé quotidiennement la frontière dans le cadre des migrations pendulaires en France.
Ceux qui traversent la frontière illégalement posent la question de savoir quand il est juste de la transgresser. Les murs ne sont pas pareils et ne veulent pas dire la même chose. Le rapport annuel du Programme des Nations Unies sur le Développement rappelle en 2008 que la mobilité est un élément essentiel du développement humain. Et pourtant, les deux tiers de la population de la planète ne peuvent circuler librement. Or, les catégories des migrants sont plus floues. Les sans-papiers, les touristes, les apatrides, les réfugiés, les déplacés environnementaux échappent à l’ordre étatique.
Le choix du statut devient une stratégie de passage de la frontière et l’accès au marché du travail. Mais fait par qui ? La personne en question ou les autorités ? Le temps du réfugié « idéal » est révolu. Le statut des pays de départ, d’accueil et de transit est lui-même devenu plus confus car beaucoup de pays sont les deux ou les trois à la fois. La question éthique de la légitimité du passeur de frontière se pose aujourd’hui avec d’autant plus d’acuité. Avec une mondialisation économique sans précédent, des régions entières du monde en état de guerre et la multiplication, ces derniers mois de tragédies sur nos territoires, comment relativiser ?
Gouja Yousra
Frontières jusqu’au 29 mai 2016 au Musée de l’histoire de l’imigration

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