Samedi après-midi, à Vitry-sur-Seine, dans la friche du Kilowatt, il règne encore une ambiance calme, mais les fidèles sont déjà là. Comme Marie, 73 ans, qui n’a loupé aucune fête depuis 1974. Pour elle c’est primordial d’être présente chaque année, et encore plus dans le contexte actuel pour « le principe de soutenir la fête de l’humanité ».

L’organisation qu’elle trouve réussie, la rassure face à la crise sanitaire. Tout comme elle, un autre de groupe, de trentenaires cette fois, ne s’inquiète pas et s’apprête à profiter d’un moment convivial pour découvrir de nouveaux artistes, et attendent impatiemment les têtes d’affiches : le groupe d’electro Salut c’est cool, et le rappeur, Soso Maness. Presque comme d’habitude.

Pour ce festival « Autrement », la fête de l’Humanité a collaboré avec La Familiale, un collectif dont « le but premier et de faire vivre la culture, celle du hip hop en particulier, en organisant des événements comme des concerts, des scènes ouvertes, ou des block parties » indique Omomine, l’un des membres du groupe.

Ce n’est pas par hasard que la fête de l’Humanité a choisi ce genre musical, étant donné que « le rap est la musique la plus écoutée en France, si l’on inclue la zumba et la pop rapée, » ironise Omomine. « Dans tous les cas c’est celle qui vit et qui se vit le plus intensément. » Cela fait plusieurs années que le collectif est représenté sur un stand, mais c’est bien la première fois qu’ils collaborent pour la programmation des têtes d’affiches :

Le rap c’est important en soi, dans ce qu’il porte et véhicule, mettre du rap dans ce type de festival ce n’est même pas important, c’est la base.

Après avoir accueilli le rappeur Niro pour un concert sur la scène de l’espace Niemeyer (le siège historique du Parti Communiste), c’est sur les traditionnelles scènes en plein air que les festivalier·e·s ont assisté aux prestations de Saknes, Pearly et Ismael Metis, les trois artistes à l’affiche de la scène rap de l’après-midi, avant le final tant attendu : Soso Maness.


 Devant un public masqué et avec un espace personnel délimité, le rappeur a enflammé l’espace Niemeyer. 

Un plateau Hip Hop : poétique et politique

Pour Ismaël Métis, se produire à la Fête de l’Huma « c’est une case cochée, c’est un festival d’envergure nationale, avec un esprit et du sens donc pour moi ça compte ». Le rappeur lillois aux textes engagés nous précise qu’au-delà du contexte actuel :

C’est toujours important de faire de la politique, c’est toujours important de s’exprimer, et c’est toujours important l’art en général.

Mêler art et politique, pour Saknes, anciennement membre du groupe ZEP (Zone d’Expression Populaire) c’est ce qui fait le lien entre le rap et le public de la Fête de l’Huma. Même si ce n’est pas son public habituel, il les a sentis « réceptifs aux messages », c’est un « un public qui fait très attention aux messages et qui avec les textes que moi j’aborde, en règle général, je pense qu’on se comprend ».

Parmi ses messages, il y a notamment la dénonciation des violences policières. Le rappeur nous rappelle qu’ « aujourd’hui on a internet, les réseaux sociaux, les caméras. Les français, le monde entier, se prennent ça en pleine gueule. Mais on en parle depuis toujours, depuis le début même du rap ».

Pour lui il est « naturel de parler de « ces gens là » [victimes de violences policières] « parce que c’est des gens de notre entourage, de notre environnement. Ça aurait pu être moi, ça aurait pu être des gens de ta famille ».

Alors que la thématique commence à apparaître de plus en plus sur l’agenda politique de la gauche, grâce notamment au travail du comité Adama, la scène du Kilowatt a organisé ce weekend le débat : «Génération Anti Violences Policières» avec Assa Traoré, Ramata Dieng (soeur de Lamine Dieng, tué lors d’une interpellation en 2007) et Vanessa Codaccioni (enseignante chercheuse en science politique, et spécialiste en justice pénale et répression).

Une heure de débat autour de la question des violences policières, abordées aussi par les artistes du festival. 

La troisième artiste à s’être produite sur scène est Pearly, rappeuse de 26 ans, originaire du XXe arrondissement de Paris. Elle n’avait jamais eu l’opportunité de participer à la fête de l’Huma, un honneur pour elle d’enfin y être, qui plus est en tant que rappeuse : « Quand je me présente, j’essaie de bien définir mon genre, que les gens comprennent bien que je suis une femme, que je suis une rappeuse, fière. »

« C’est important qu’il y ait des femmes, parce qu’il n’y a pas que des mecs qui font de la musique. Je trouve que les femmes elles ne sont pas assez représentées dans le game, et dans la vie en général », précise l’artiste à quelques heures de monter sur scène.

Faire du rap à l’ère du stream en pleine crise sanitaire : le temps des réseaux sociaux

« C’est certainement le dernier vrai concert de l’année » nous confie Ismaël Métis, ajoutant, en pensant à l’avenir :

On doit essayer de se réinventer, trouver des façons, créer, aller sur internet, faire différemment. J’aime bien, c’est un peu notre boulot artiste, de créer, mais forcément c’est angoissant.

Le confinement, la fermeture des bars, des boites de nuit, et maintenant la limitation des entrées dans les salles de concert, autant de mesures sanitaires qui mettent en difficulté les jeunes artistes qui comptent sur les scènes pour vivre de leur art ou se faire connaître.

Pour eux, les réseaux sociaux ont été stratégiques pour garder leur public. Pearly, habituée du découpage des instrus trap, le dit clairement :

Si tu n’es pas active, tu ne publies pas, les gens ils t’oublient. Déjà on n’est pas connu, il faut que tu communiques, tu informes, tu mets les gens à la page.

Elle s’est même mise récemment à Tiktok, mais précise enjouée : « C’est important de faire des scènes, on ne s’arrête pas. Covid ou pas, faut que ça envoie ! »

« Quand tu n’as pas beaucoup de projets qui sortent dans l’année c’est compliqué parce qu’on est à l’époque du stream, donc tu ne gagnes pas beaucoup d’argent si tu n’es pas relayée dans des grosses  playlists de rap » nous explique Saknes, qui espère bientôt sortir son prochain album, Nomade.

D’après l’émission Débatle sur Mouv’ « aujourd’hui, le streaming représente 63 % du marché de la musique en France » et bien que le rap en ait profité en devenant officiellement « la musique la plus écoutée et la plus vendue », pour les artistes moins connu·e·s, le streaming peut s’avérer être une difficulté supplémentaire pour être visible et vivre de son art.

 

 

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 Soso Maness et le tube « Bande Organisée » pour un final festif, malgré le contexte. 

Pour clôturer la soirée en beauté, c’est le rappeur marseillais Soso Maness qui a mis le feu à la fête de l’Humanité. Entre morceaux émouvants et morceaux calibrés pour le club, l’artiste engagé a rendu hommage à ses « frères » tués par la police en interprétant le morceau, Interlude.

Un moment poignant lorsque les festivalier·e·s ont terminé avec lui le morceau en scandant un classique des manifestation sociales : « Tout le monde déteste la police ! ». Un air de convergence des luttes malgré la distance sociale…

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