Pour la moitié du monde, Shahrukh Khan est un inconnu. Mais pour l’autre, celui des pauvres en voie de développement, c’est un monstre sacré du cinéma, le Clark Gable (Autant en emporte le vent) du Pendjab. Là où Hollywood et l’Occident s’arrêtent, des montagnes du Haut Atlas jusqu’au désert du Xinjiang, Brad Pitt et Julia Robert sont aussi médiatiques qu’Hélène Ross où Christophe Rippert (AB production) comparés à la renommée d’un Sharukh Khan où d’une Preinty Zinta. Ces acteurs, figures de proue du film saupoudré au curry, gagnent un public de plus en plus croissant, en particulier dans nos banlieues. Les épiceries indiennes florissantes ces derniers temps, ont compris l’enjeu. Et pour cause, elles sont quasiment toutes dotées d’un rayon vidéothèque.  A 3 euros le DVD, le tarif vient appuyer cet essor du film Bollywood.

Tourné en Hindi, chaque film retrace presque toujours le même scénario mélodramatique : un jeune homme aime une jeune femme. Le père de cette dernière ne veut pas en entendre parler car sa fille est, depuis sa naissance, inscrite dans un étroit jeu d’alliance familiale, promise au fils de l’ami du paternel qui arbore presque toujours une grosse moustache, malgré son jeune âge. Des vendeurs de marrons grillés débarquent d’on ne sait où en se trémoussant sur la musique du spot publicitaire de la 206. Explosion, pouf ! Petite fumée rose. Le garçon et la fille se marient après un million de péripéties, avec, au préalable, le consentement des parents gagné in extremis. Qu’est-ce qui fait le succès de ces films sous-titrés en un français difficilement intelligible, à cause d’une traduction faite mot pour mot à partir des sous-titres anglais ? (par exemple, pour un « ok, i’m fine, right ! » vous aurez le plaisir de lire « je vais bien, tout droit ! ».

Sabrina est une fan de films indiens : « ça a commencé avec un premier film qu’une copine m’avait prêté, Devdas. Je n’étais pas particulièrement enthousiaste à l’idée de regarder un film de trois heures en VO sous-titré  ». Depuis, Sabrina collectionne les plus grands classiques du cinéma Bollywoodien, et compte avec fierté une trentaine de ces chefs-d’œuvre vus à son actif.  » Ce qui est bien, c’est qu’ils véhiculent des valeurs familiales et culturelles proches des valeurs maghrébines et africaines, en plus ce sont des films très pudiques, on peut ainsi les regarder en famille sans problème ». Pour preuve, sa mère s’est laissé entraîner, et « elle adore  ».

Effectivement, c’est en partie l’extrême pudeur dans les relations amoureuses mise en lumière dans ces films, qui fait leur succès : un film indien se regarde avec toute la famille : pas obligé d’avoir la main crispée sur la télécommande. Les Saris aux couleurs chatoyantes, le dépaysement et l’exotisme font le reste. Les films Bollywood charrient le même public qu’Une nuit blanche à Seattle : les femmes qui aiment se parfumer dans l’eau de rose. Au Maghreb, le cinéma indien a déjà fait son trou, avant même de conquérir la France. En Algérie par exemple, à côté des Crocodile Dundee et Robocop encore à la mode en 2007, on trouve des tas de VCD (format très utilisé sur place) de l’industrie cinématographique indienne, qui se vendent comme des petits pains. Un peu comme pour certaines modes, il arrive que les banlieusardes aient une longueur d’avance sur leurs congénères intramuros. On pouvait voir Shahrukh Khan au Grand Rex en 2006 pour la promo de son film Veer Zaara, alors que le film tourne en sous-main à Bondy depuis déjà belle lurette.

Hanane Kaddour et Idir Hocini

Hanane Kaddour

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