« Il y a tout Auber, ce soir, ou quoi ? », s’amuse un jeune. Ce soir-là, le théâtre L’Embarcadère d’Aubervilliers est plein à craquer. Ils sont peu à connaître le nom de la pièce de théâtre qui va se jouer sous leurs yeux. Non, eux, ils sont « venus voir Booder », comme l’explique Rayan. L’humoriste est un des trois personnages de la Grande Évasion, la pièce de théâtre qu’il joue avec Wahid et Paul Séré. Mais pas de doute, la star, ici, c’est lui. Grand ami de plusieurs figures locales, Booder est aussi un inconditionnel du club de football du coin, qu’il accompagne depuis plusieurs années.
Il a fallu sa notoriété pour remplir la salle de 400 places, construites en octobre 2013. Depuis, Maxime Le Forestier, Claudia Tagbo, Amel Bent ou encore Fabrice Eboué y sont passés. Mais, pour beaucoup d’Albertivillariens, c’est la première fois qu’ils investissent L’Embarcadère. Et pour cause : « Booder, il est comme (eux) ». Les vannes, la dégaine, l’attitude : tout leur parle. « C’est la première fois que je comprends tout au théâtre », sourit un adolescent.
L’histoire de La Grande évasion, c’est celle de trois prisonniers un peu particuliers : Guizmo (Booder), le petit à la grande gueule, volontiers chambreur, Nabil (Wahid), le gros un peu simplet, et Christophe (Paul Séré), le beau gosse, musclé et intelligent. Les trois détenus se voient proposer un deal : ils bénéficieront d’un aménagement de peine s’ils jouent une scène de théâtre devant la ministre de la Justice, qui vient visiter leur prison quelques jours plus tard.
Les comparses doivent alors trouver une pièce, un auteur, une scène, un rôle à attribuer à chacun et une mise en scène… Un bordel sympathique qui accouche de scènes à mourir de rire. Portée par Paul Séré, la pièce voit son potentiel comique décuplé par le talent de Booder et Wahid. Entre deux allusions à l’OM et au KFC, se glissent des tirades de Molière ou de Corneille.
« Rire sur ces sujets-là, ça m’a fait du bien »
Décidément, La Grande Évasion est une pièce de théâtre bien singulière. Un autre élément suffit à le prouver : contrairement à nombre de leurs pairs, les comédiens ont d’abord joué leur « bébé » en banlieue, avant de s’installer à Paris. Un choix qui en dit beaucoup sur les convictions des comédiens. Jouer à Aubervilliers, Bobigny ou Argenteuil n’a jamais rien d’anodin ni d’inconscient, au vu des dizaines de jeunes (et moins jeunes) que l’occasion a pu faire venir au théâtre.
Mais désormais, et pour quelques semaines encore, c’est au théâtre parisien de L’Apollo (XI° arrondissement), près de la place de la République, que s’est installée la pièce. Les publics s’y mélangent, avec les mêmes applaudissements et le même enthousiasme. On y croise, spécificité Parisienne, quelques têtes connues : Leïla Bekhti, Omar Sy, Valérie Benaïm, Habib Beye et d’autres.
Dans le froid obscur de la petite salle de théâtre, une cinquantaine de spectateurs est restée. Pour attendre les acteurs, qui ont donné « rendez-vous à la sortie ». Pour avoir sa petite discussion, sa petite photo avec Booder ou Wahid. Pour débriefer aussi. « Bizarrement, ça m’a fait du bien, confie Aude. Rire sur des sujets comme les cités, la prison ou la religion, qui étaient un peu lourds en ce moment, c’est la meilleure solution à apporter. »
À Aubervilliers, le spectacle prend fin, les applaudissements sont nourris. Le sourire est scotché au visage de bon nombre de spectateurs. Booder remercie le public et salue les footballeurs du club d’Aubervilliers, qui évoluent en championnat de France amateur (4e division). Wahid lui coupe la parole : « Inch’Allah vous descendez ! » Éclat de rire général. Un de plus.
Ilyes Ramdani

Articles liés

  • « Freda » : Ôde à la résistance haïtienne et féminine

    Présenté dans la catégorie Un Certain Regard et deuxième film haïtien à être présenté au festival de Cannes depuis 1993, Freda est un film important et immersif sur la jeunesse féminine haïtienne telle qu’elle est. Analyse et interview de la réalisatrice Gessica Généus.

    Par Farah El Amraoui
    Le 18/10/2021
  • « Reconnaître le 17 octobre 1961 c’est reconnaître les autres combats contre un système d’impunité »

    Le massacre des Algériens le 17 octobre 1961 n'est toujours pas reconnu comme un crime d'État. Malgré les déclarations d'Emmanuel Macron, la France ne se considère toujours pas responsable d'une des pages les plus sombres de l'histoire coloniale. Fabrice Riceputi, historien, revient sur cette nuit sanglante et rappelle les enjeux d'une reconnaissance encore loin d'être gagnée. Entretien.

    Par Amina Lahmar
    Le 17/10/2021
  • 007 : les femmes ne sont pas qu’un matricule

    Sorti cette semaine, Mourir peut attendre est le 25ème opus de la série James Bond. Le dernier avec Daniel Craig dans le rôle éponyme d'une série qui a alimenté la polémique sur les questions de représentation ethnique et de genre. Félix Mubenga a vu le film, et salue la place des héroïnes jouées par Lashana Lynch et Ana De Armas. Critique.

    Par Félix Mubenga
    Le 07/10/2021